Souvenir
Il n'avait rien de particulier, c'est ce que disaient tous les médecins, psychologues, paramédicaux, charlatans... Et pourtant, il se savait particulier, enfin, "savait" est beaucoup dire. Il avait du ruser avec lui-même pendant des mois pour en arriver là. Peut-être avait-il eu la solution bien avant, mais pour une raison ou l'autre, il l'avait oubliée. En tout cas, maintenant il en était sure, il avait la question et la réponse à la question en même temps. Et pour l'instant, il n'avait pas l'intention d'oublier ces deux éléments. Oui, sans doute, très certainement, il avait déjà su cela, et sans doute, très certainement, il s'était déjà dit qu'il n'avait pas l'intention de. Oui, sans doute, très certainement cela a du être trop dur à vivre, un secret qu'on ne peut dire à personne, alors il a du le dire, et l'oublier.
Il n'avait rien de particulier, une intelligence normale, un peu trop à l'ouest du temps parfois... mais si peu. Sa mémoire,... normale, et pourtant, il avait une faculté d'oubli différente. S'il pouvait retenir comme tout un chacun des cours généraux, math, français, géo; dès qu'il utilisait ses concepts pour parler de soi, il oubliait ce qu'il disait. Il n'oubliait pas qu'il avait dit quelque chose, comme ça nous était tous arrivé lors d'une soirée trop arrosée. Non, il oubliait ce qu'il avait raconté. S'il racontait les courses de la veille; le steak, les pommes de terre, les oeufs pour la béarnaise qu'il allait faire, à la fin de l'histoire, il ne savait plus qu'il avait fait des courses. Il savait toujours ce qu'était un steak, des pommes de terre, à quoi peuvent servir les oeufs mais rentrant chez lui, il ouvrait le frigo en ne sachant pas ce qu'il y trouverait. Ca, ça allait encore. Mais coté boulot, liens sociaux, c'était difficile. Il notait bien parfois certaines choses avant de les raconter, mais la relecture ne donnait comme impression qu'une histoire sans queue ni tête, sans structure, impossible à retenir, sans aucun sens, pire qu'un écrit surréaliste, dadaïste à la rigueur.
Il oubliait tout ce qu'il racontait. Sa vie était un énorme trou, faite de petites histoires qu'on ne raconte jamais tant elles sont bénignes voir traumatisantes. Et encore, il en avait tellement racontées chez un psy qu'il n'y avait que les récentes qui lui restaient.
Il avait mis du temps à comprendre cela, à remarquer qu'il était différent, à ne rien dire de sa vie, et d'entendre ses amis répéter les mêmes histoires à longueur de soirées.
Il lui avait fallu du temps pour croire ses écrits, les dires de ses proches qui lui renvoyaient ses oublis, ses lacunes de mémoires. Sans doute qu'il allait une fois de plus lâcher sur son «pas l'intention d'oublier», car le temps passant, son désir de partager augmentait, tout garder pour soi; les fleurs sur les arbres, l'automne, les premiers flocons, les oies qui oient le soir au fond des bois (c), tout cela, s'il le partageait, il le perdait. Il ne revoyait les flocons de neige que comme un viel homme n'ayant jamais quitté le désert, lisant un livre perdu par une caravane de touristes.
Il fini par comprendre que pour lui, partager, c'était donner; qu'il n'en gardait plus de trace, que si on voulait lui rendre, il ne savait rien en faire. C'est pour ça qu'il connaissait son cours d'histoire, c'est les autres qui partageaient. Lui, il n'avait pas de demi-mesure.
Il m'a raconté son histoire, une fois de plus, hier. Me la racontant avec moi-même dedans, qui fait qu'aujourd'hui, comme les autres fois, il ne souvient pas de lui, il ne se souvient pas de moi. Il va encore mettre des mois, voir des années à se remettre, puis à rechuter.
Mais je reste près de lui, ne lui disant rien, sachant que moins il en sait, plus sa restructuration sera longue, plus loin sera la confession.
Moi, je reste près de lui, avec son histoire, que je ne peux dire à personne, par peur qu'il en sache quelque chose.
Je reste près de lui avec son secret, avec ce qui est maintenant, mon secret.
Il dira lisant ce texte,
Mais quel est donc cet homme ?
Et ne comprendra pas
FA (c)