Page 42Et donc un jour, j'ai eu du mal à me lever. Sans doute pas le premier, mais celui-la me paraissait particulier. J'étais allongé dans mon lit, seul, réveillé, vraiment réveillé, pas dans un demi-sommeil où l'on se rendort parfois et où l'on se réveille en sursaut, souvent en retard. Non, réveillé, en me disant que l'ordre de l'univers était enfin respecté. Chaque chose à sa place. Moi aussi. J'étais enfin à ma place. Dans mon lit.
J'y étais simplement, allongé sur le dos, les jambes l'une contre l'autre, allongées, mes mains sur mon ventre, tranquille, regardant le plafond, qu'il n'y avait pas lieu de repeindre, vu que tout était en ordre dans ce monde depuis quelques dizaines de minutes. Car cette impression a quand même duré quelques dizaines de minutes. Nous étions un dimanche, il pleuvait. Les choses à leur place.
Puis il y a eu une perturbation, quelque part, peut-être un papillon de l'autre coté du monde ou un sglurg sur une planète inconnue, enfin, un de ses trucs qui bougent un peu et paf, le monde n'est plus comme avant, enfin, c'est pas tout à fait ça qu'on lit dans les livres, mais en tout cas, c'est l'impression que j'ai eu. Une perturbation, et le monde n'était plus comme avant, et moi, plus à ma place, tranquille dans mon lit.
Je me suis levé, un café, deux, une tartine à qqchose, et puis quoi encore.. sais plus. Je suis parti au travail comme d'hab. Bon, on pourrait dire que les choses étaient aussi à leur place, une ritournelle de tous les jours, jours ouvrables s'entend. Ce n'était donc pas un dimanche.
Hier, j'étais aussi resté dans mon lit, simplement, allongé sur le dos, les jambes l'une contre l'autre, allongées, mes mains sur mon ventre, tranquille, regardant le plafond... qu'il y avait lieu de repeindre. Hier, je voulais repeindre le plafond, aujourd'hui non, je ne l'avais pas fait hier pour autant, il était toujours dans le même état.
J'ai donc été travailler comme à l'accoutumée, ranger ce monde, en diminuer l'entropie au prix de quoi, allez savoir.
Je suis rentré, mangé un p'tit bout, une vidéo ou un film, et j'ai été dormir, repensant légèrement à ce matin. Mon lit n'était pas comme d'habitude. La femme de ménage (ou servante mais on dit plus ça, ou technicienne de surface, mais ça c'est au boulot), la femme de ménage avait refait mon lit, comme tous les lundis, mais cette fois-ci elle avait plié le coin du haut, du coté de ma table de nuit, du coté d'où je rentrais dans mon lit. Un accueil, me dis-je, un accueil d'aller dormir, que mon lit attend ma présence. Il n'en était rien.
Je me suis donc réveillé comme la veille, simplement, allongé sur le dos, les jambes l'une contre l'autre, allongées, mes mains sur mon ventre, tranquille, regardant le plafond... qui n'avait pas changé. Et cette impression des choses en place, comme la veille. Pourquoi devrais-je sortir de ce lit, pour ranger le monde une fois de plus à mon boulot, ne pourrait-je pas rester dans mon lit une éternité. Je me suis finalement levé, à cause du papillon ou du sglurg probablement. J'ai fais mon lit, et comme la femme de ménage (ou ... ou...), j'ai replié le coin, comme pour ouvrir à d'autres.
Les jours ont continués comme ça, sans que beaucoup de chose ne changent, juste que les gens autour de moi me trouvaient rajeuni, bien conservé, intact, « tu changes pas » qu'ils disaient.
Un jour, je me suis dit que la vie n'était qu'un livre, notre vie était écrite d'avance, ça doit dater de Laplace, ce truc. Tout est déterminé, et patati et patata, Borges a du reprendre cela aussi avec son livre dans la bibliothèque infinie. Voilà, moi, je me le disais aussi, comme plein d'autres, mais qui tourne les pages, alors ? Un sglurg ?
Et j'ai compris, oui, c'était bien un sglurg qui tournait les pages, et mon lit était l'endroit qui symbolisait où il en était dans sa lecture, et moi, moi..., je servais de signet. Quand je n'étais pas là, il cornait la page, il cornait mon lit en pliant le coin de la couette.
J'aurais pu mal vivre cet état d'assujettissement, mais assujetti, je l'étais depuis bien longtemps par des choses bien plus concrètes, alors d'un sglurg, où est le problème ?
Et puis pourquoi ne pas en profiter en repensant à ce « tu ne changes pas » que me disaient les autres. Pourquoi ne pas rester dans mon lit, ne plus le quitter, car le propre du signet, est de signer l'endroit où l'on est dans son livre, il n'a de valeur que quand il signe, pas quand on l'enlève, qu'on le dépose à coté, qu'on renverse une bière dessus et qu'on l'abîme. Non, un signet qui reste là où il est, fait son boulot à temps plein, je veux dire 24h sur 24, 7 jours sur 7. Il est utilisé dans toute sa potentialité, mais surtout, surtout, il ne s'use pas. Un signet qui reste dans un livre ne s'use pas, c'est le seul objet au monde qui bien utilisé ne s'use pas. Il ne s'use que si on ne l'utilise pas, en le sortant de son rôle, en le sortant du livre.
J'étais le signet d'un sglurg, j'allais signer pour le restant de ma vie, je n'allais plus quitter mon lit.
J'allais signer … pour une vie éternelle.
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