Assis par terre, il pleurait.

C'est ainsi qu'il termina son roman. C'était en fait un scénario de film, mais il avait décidé d'y mettre le cachet "Roman", comme on aurait pu mettre un cachet "Inédit", "N'habite plus à l'adresse indiquée", "Annulé". Cela faisait partie de l'ensemble, et était à lire comme toutes les informations du livre. Le nom de l'éditeur et de l'imprimeur était repris dans l'ouvrage. Tout, tout dans ce livre était utile, même la pagination, même "première édition" qui en excluait ainsi une deuxième. Il pensait qu'il allait changer quelque chose dans le monde. C'est ce qu'il pensait toujours, c'est ce qu'il croyait toujours.

Et c'était vrai.

Chaque fois qu'il faisait quelque chose, il sentait que le déroulement du monde ne se faisait plus comme avant. Chacune de ses actions modifiait le monde. Il en étudiait les lois, mais ne s'y retrouvait pas encore. Le changement qu'il percevait, n'avait en effet en général aucun rapport avec l'acte qu'il avait fait.

Tourner le volant à droite, fait qu'une voiture tourne à droite, c'est une chose clair. Ce n'était pas ça le changement; le changement, c'était la modification du flux de voiture; l'accident qui, du fait de cet acte, ne se produisait pas; la secrétaire arrivant à temps à son bureau, faisant signer à temps le contrat en retard; et l'augmentation de son voisin de palier grâce aux rentrés supplémentaires de l'entreprise. Mais s'il n'avait pas tourné à droite mais à gauche, ou fait demi-tour...

Ainsi, il savait que le monde allait changer, mais comment ? Et pour une fois, il réfléchit à cela, sérieusement. Qu'allait-il se passer s'il publiait ce "roman", et qu'allait-il se passer s'il ne le publiait pas. L'impossibilité de voir la réponse lui fit peur. Il comprit que tourner à droite ou à gauche perdait doucement de sa signification sur le monde changeant, agir ou ne pas agir n'avait plus de raison d'être; être ou ne pas être n'était plus une question, un choix, mais une affirmation, une conjonction.

Ne sachant que faire, il s'attaqua à tout hasard à la cause du mal, le "roman". Il prit ses seuls originaux, écrits d'un trait en écriture manuscrite régulière digne d'une imprimante laser, et y mit le feu.

Là, il perdit complètement les pédales, car le feu s'arrêta par hasard, toujours lui, à la fin de son roman; laissant les cinq derniers mots de ce "roman", les cinq premiers de cette nouvelle, les cinq mots qui le décrivait tel qu'il était.

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