Aura.

J'étais seul, cela faisait bien longtemps que je l'étais. J'avais bien eu, il y a dix ans une relation stable pendant trois ans et demi, mais le syndrome du tube de dentifrice avait frappé une fois de plus, coupant tous liens avec ma compagne. Depuis je me lie avec une femme, un homme par­fois, pour seulement quelques jours. J'ai quand même eu une rela­tion d'un mois, car je savais la séparation inévitable, elle devait en effet partir en Chine pour au moins trois ans.

Seul, je travaille derrière mon bureau, ignorant la compa­gnie de mes collègues. Le midi restant toujours der­rière mon bureau, je mange en lisant romans ou nouvelles, rarement des textes plus abstraits, ce serait les massa­crer. Vers dix-sept heure, je rentre chez moi retrouver mes meubles et mon ordinateur; allumé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, je lui tapote un "bonjour", il me répond de même, il ne sert plus qu'à cela depuis bientôt presque trois ans. Je lis, je mange, et vers vingt heure, je sors pour hanter la ville, hanter était pour moi un terme humoristique; en fait, je l'ai remarqué plus tard, il défi­nissait bien ce que je faisais sans le savoir. Je vais dans des tavernes, plus chères mais plus calmes que les cafés de mon adolescence; parfois, à des ca­fés-concerts écouter en général du Jazz.

La première chose que j'ai remarqué chez elle, c'est qu'à deux concerts de suite, elle était éclairée par un spot, c'était la seule chose de particulier en elle, le reste était très courant, à la rigueur sa queue de cheval était démodée mais sans plus, surtout dans ce genre d'endroit.

La deuxième chose que j'ai remarqué, c'est qu'aucun spot visible n'était dirigé vers elle.

Ces deux particularités ne l'étaient pas à ce moment, j'ai dû les chercher longtemps dans mes souvenirs.

Ce qui m'a vraiment frappé, le phénomène qui m'a révélé qu'elle était différente des autres par rapport à moi, c'est quand, une semaine plus tard, je l'ai vue se lever, j'ai vu l'éclairage du spot la suivre. A moins d'un gag des éclaira­gistes, c'était impossible. De plus j'étais à une place de laquelle je pouvais voir tous les spots, ils étaient tous dirigés vers la scène ou éteints. C'était elle qui était lu­mière, elle avait une aura faible mais réelle, une aura d'une lumière blanche ou plutôt une aura blanche, le concept de lumière ne devant sans doute plus s'appliquer ici.

Mes sens, mes idées, mes réflexions ont commencé à se dé­régler, du moins je le croyais, car contre ma volonté d'homme cartésien qui ne pouvait comprendre ce genre de phé­nomène, je me suis rapproché de cette femme et je lui ai de­mandé ou plutôt ma bouche ou mon instinct lui a demandé :

N'êtes vous pas une illuminée.

Les gens à sa table ont souri; elle, elle a pâli; moi, j'étais immobile, sentant qu'elle et eux avaient raison.

Oui, ma phrase prêtait à rire si elle était prise au se­cond degré; au premier, elle était réaliste. Cette femme était illuminée, elle me le confirma rapidement :

Je sais, quelqu'un me l'a déjà dit, il est mort il y a six mois.

Il n'était plus question de rire autour de la table, les rires étaient étranglés par les gorges desquelles ils sor­taient. Elle s'est levée et est rapidement partie vers la sortie. Moi, je suis retourné à ma table, essayant de com­prendre l'épisode.

Pendant un mois je n'ai rien compris, pendant un mois je suis retourné à ce café-concert les soirs où il y avait du jazz. Je l'ai alors revue; elle, arrivée vers la fin, m'a vu tout de suite, comme moi je l'ai vue rentrer. Plutôt que "vu", on s'est "perçu" tout de suite.

Après le concert, elle m'a expliqué que moi aussi j'avais une aura, que d'après Marc, son ancien compagnon, tout le monde avait une aura. On la voyait avec ses yeux mais il y avait quelque chose en plus, vu que seules certaines per­sonnes pouvaient la voir, et ces personnes n'en voyaient que certaines. Il fallait être proche de l'autre, proche de quelle manière ?, Marc ne l'avait jamais su. Il en avait vu, avait-il dit, une dizaine; elle n'en avait vu que deux, celle de Marc et la mienne, moi, une seule. D'après Marc, c'était un des multiples sixièmes sens qui s'était atrophié ou qui se développait.

J'ai compris qu'elle était quelqu'un comme moi, et cela s'est vérifié.

Nous avons vécu des années à nous voir, chacun vivant sa vie mais chacun dépendant de l'autre.

Des auras, nous n'en avons perçues que quelques dizaines. Les êtres qui en étaient entourés nous percevaient aussi. Mais depuis quelques années, les couleurs changent, passent du blanc au vert, jaune, jert; mélange de jaune et de vert sans se résumer à être un mélange de jaune et de vert. Est-ce que se sont les gens qui changent, notre perception qui s'affine ou plus simplement les deux, nous ne le savons pas encore.

J'ai peur, car son aura à elle change, elle vire au blert; la mienne au veige.

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