Beauté intrinsèque.

Il est né dans l'hôpital de sa commune, ses parents ne voyageant jamais, excepté pour quelques vacances où ils osaient faire un bond de plus de cent kilomètres, pour pouvoir voir la mer, tous les matins, dans leur appartement, anonyme, appartenant à la pléiade d'immeubles côtiers.

Au début, cela l'amusait d'habiter à l'endroit où il était né, ou du moins à quelques kilomètres de là. Mais à force d'y réfléchir, de connaître l'avis de ses camarades de classe, il finit par trouver cela banale, pour comprendre enfin que cela n'avait aucune importance, et pour terminer sur la pensée que le monde et lui n'avaient aucune importance.

Cette pensée n'eut que peu d'emprise sur lui, cela lui enleva simplement des idées de grandeurs, il n'espérait plus du monde que de vivre une vie, la sienne paraissait-il.

En secondaire, il commença à remarquer qu'il existait en fait deux espèces humaines, qu'il faisait partie de l'une des deux et que ses amies faisaient partie de l'autre. En Rhéto, après quelques approfondissements des relations inter-espèces, il rencontra Magérie, avec laquelle il vécut un an, subissant ainsi deux échecs en même temps, une rupture et devoir recommencer une année d'études. Ces deux échecs devinrent au fur et à mesure des années, des réussites moyennes. Au lieu de recommencer son année, il changea de section. Quant à Magérie, d'une vie commune faite de rencontre superficielle tous les jours, elle se transforma en vie séparée faite de relations plus profondes une ou deux fois par mois, ou parfois même, par an.

Après quatre ans d'études dans une section considérée comme intéressante mais inutile, il se retrouva employé dans une société passant de bureau en bureau, son employeur ne pouvant le renvoyer, espérait l'utiliser au mieux de ses capacités.

Cet homme, sauf en pensée fugitive, n'avait jamais espéré devenir Quelqu'un. Si de temps à autre, il rêvait de devenir une personnalité, ce n'était pas plus longtemps, ni plus sérieusement, que penser à tout lâcher pour devenir clochard sous les ponts, à Paris, sa banlieue préférée.

L'homme était anonyme, anonyme par rapport à la masse énorme de la population de la terre qui devait s'élever à quelques milliards. Pour quelques personnes, il était exceptionnel et irremplaçable parce qu'ils le connaissaient et que, si jamais il disparaissait, cela ferait un grand trou dans leur vie. Mais ces quelques personnes et leurs idées n'eurent pas grande influence sur le futur qu'il allait subir.

Sa vie a changé vers ses trente ans. D'abord imperceptiblement, puis de plus en plus vite, et cela, jusqu'à la fin de sa vie.

Au début, personne n'avait rien remarqué, ni lui, ni sa famille, ni ses amis. Les premières manifestations, mais il ne savait pas encore que c'en étaient, furent un changement dans l'attitude de ses connaissances. Les personnes qu'il fréquentait au boulot ou qu'il croisait dans différents cafés avaient des réactions différentes du passé. S'ils étaient plus pressés de le rencontrer une fois qu'il arrivait, il sentait une solitude de plus en plus forte, car rentré chez lui, il entendait de moins en moins la sonnerie du téléphone, et trouvait vide une boîte qui n'était plus au lettres.

Le premier coup de déprime fut après sa nuit avec Josianne, étudiante éternelle de vingt-cinq ans. Il l'avait rencontrée à une soirée en comité réduit d'un de ses collègues de bureau. Il l'avait raccompagnée chez elle, et s'était retrouvé après une heure en elle. Débordé d'amour était un peu fort pour Josianne, mais débordé de joies, de bonheur d'être avec quelqu'un de si particulier, de si beau, mais elle n'osait le dire, ne l'était pas. Ils se séparèrent le lendemain, elle promettant de lui retéléphoner, lui d'attendre. Il ne put attendre que dix jours pour alors inverser les rôles, et entendre une voix lymphatique qui appartenait à une femme qu'il avait connue débordante de joie, de bonheur et qui s'excusait de s'être emballée, qu'elle ne savait pas ce qu'elle avait, mais qu'elle ne voulait plus le revoir, Point.

Il déprima pendant une semaine, pour se décider alors à appeler au secours, c'est à dire à appeler Magérie, qui arriva le lendemain. Plutôt aurait été difficile, il lui avait téléphoné à minuit moins cinq. Il ne s'était plus vu depuis six mois et Magérie sentit le changement. Il s'embellissait, son charisme était monté de plusieurs points, elle sentit son amour grandir, la chaleur de son corps s'élever et refusa net ce mouvement d'hormones. Elle lui mentit :

Non, lui dit elle, rien n'a changé,

Elle put mentir tant qu'elle voulait, lui ne voyait rien plongé dans sa déprime. Mais elle mentit en se trompant, et cela elle crut le comprendre en le quittant. Il n'avait pas changé, il était normal. C'est elle qui ne pouvait plus le voir sans penser à se retrouver dans ses bras. C'est elle qui devenait folle en voyant une personne différente dans ses souvenirs visuels et ses souvenirs émotionnels. Car quand elle le voyait, elle ne pouvait s'empêcher de l'Adorer mais une fois hors de son champ visuel, elle revoyait son ami de toujours, toujours aussi quelconque. Cette contradiction visuelle la décida à ne plus le revoir, promesse qu'elle tenu au sens étroit du terme.

Les semaines passèrent et le phénomène s'aggrava. S'il était persuadé que Magérie avait menti ou s'était trompé, il ne parvenait toujours pas à comprendre ce qu'il lui arrivait.

La première clé, nécessaire à toutes les portes qu'il devrait ouvrir, lui fut donnée par le clochard du coin, saoul vingt- quatre heures sur vingt-quatre, qui lui expliqua que le monde était irréel, que chaque être avait plusieurs visages qu'il cachait, n'en montrant que deux ou trois mais toujours un seul à la fois, et que lui, l'homme qu'il avait en face de lui, parvenait à en montrer deux à la fois. Ayant dit cela, il se fit payer à boire et repartit dans sa tournée de café.

Il avait donc deux visages, deux apparences différentes. Le premier visage, qu'il avait depuis toujours, était le support du deuxième qui venait de naître. Et ce deuxième avait pour caractéristique principale d'être Beau, mais ce n'était qu'une illusion, c'était même plus qu'une illusion, cette Beauté était tellement attachée au corps, qu'on ne la voyait que quand t on en voyait le support. Une fois le support parti, on gardait un souvenir de l'émotion recueillie au moment de la vision de ce corps, mais de la Beauté, rien. Essayer de se remémorer une image visuelle valable de cet homme était impossible.

Magérie l'avait compris depuis bien longtemps. Elle l'avait compris une semaine après sa dernière visite, l'analyse de ses souvenirs et les discussions avec deux ou trois connaissances communes avaient éclairci le mystère.

Si le mystère s'était éclairci, le monde s'assombrit.

Magérie eut de plus en plus peur de revoir cet homme qu'elle aimait sans doute un peu trop. Elle voulait le revoir tel qu'elle l'avait connu, sans cette enveloppe inhumaine. Mais il devenait toujours plus Beau, les gens comprirent aussi le phénomène et accourraient de tous les coins de la ville pour voir cet homme étrange.

Cela finit par désespérer Magérie de le revoir normal, mais elle voulait avoir un contact avec lui, elle se creva donc les yeux pour "revoir" cet homme. Pour le revoir comme avant, comme dans un lit la nuit, avec ses mains, avec tous ses sens sauf le plus évolué, la vue.

Magérie aveugle, l'homme reprit un peu de vie et lui servit de guide pour leurs longues randonnées. Mais pas longtemps, car sortir de leur maison devenait une épreuve de plus en plus dur, tout le monde en effet se retournait à leur passage. Ils décidèrent bientôt de ne plus quitter leur résidence.

Il y eut de la part de la population deux mouvements antagonistes. Le premier fut centrifuge, de faible portée et temporaire. C'était la fuite des ses amis, de ses copains, de sa famille, des collègues de bureau, des voisins, du libraire du coin, de la boulangère d'en face, du chien du parc, bref, de tous les gens qui l'avaient connu avant. Le deuxième mouvement fut centripète, de portée de plus en plus grande et qui dura jusqu'à la disparition du centre attracteur. C'était l'arrivée de tous les curieux que la terre pouvait porter et qui pris emprise sur tous les sceptiques, c'est à dire le reste.

Car si l'on peut douter de quelque chose, cela devient de plus en plus difficile quand notre entourage dit le contraire. Se limitant pendant plusieurs mois à son quartier, sa popularité augmenta jusqu'aux limites de sa commune, sa ville, son pays, pour après s'être étendue à son continent, engloba le globe en touchant la population du monde entier.

Cette popularité grandit grâce aux bouches à oreilles, et non aux médias. Les médias, de plus en plus puissants, étaient capables de faire ou défaire un président, d'acculer à la ruine ou "civiliser" un pays tout entier grâce à leurs popularités, et surtout leurs moyens techniques, mais l'homme était indescriptible. Il fallait le voir pour sentir sa Beauté et une fois le regard détourné, on gardait une image d'un homme quelconque, de même que décrire celui-ci était vain, bien des artistes avaient essayé mais sans aucun résultat.

Les premiers furent des photographes, photographes amateurs ils arrivaient avec un petit appareil bourré de plastique et d'électronique, ils mitraillaient l'homme sous tous les angles, revenaient content d'avoir l'image-matérielle d'une image-souvenir qui s'était déjà effacée. Mais une heure après l'ouverture du petit boîtier, ils se retrouvaient avec la photo d'un type d'homme qu'ils rencontraient tous les jours dans les rues. Ces mêmes photographes revenaient alors avec des appareils compliqués fait de zoom, d'objectifs de toutes tailles, de pellicules à infrarouges, de pellicules noir et blanc au cas ou; mais rien n'y fit, les photos étaient toujours les mêmes, c'étaient des photos d'un homme. Certains avaient quand même des éclairages intéressants. Les photographes professionnels, eux, avaient abandonné depuis bien longtemps.

Il y eut aussi les peintres qui essayèrent en vain leurs talents, leurs résultats ne furent pas meilleurs que ceux des photographes, excepté quelques recherches techniques et découvertes de nouveaux styles intermédiaires entre des styles plus anciens. Seuls les vendeurs de peintures et de toiles furent contents, les peintres voyant leurs oeuvres sans intérêts sombraient dans la déprime, jetant tous leurs matériels pour devoir aller en racheter le lendemain.

Des poètes battirent des records de longueur, de rimes, de rythmes mais les poèmes restaient froids, ces poèmes parlaient d'un homme quelconque, ils étaient juste bons à rivaliser avec ceux d'élèves de classe primaire.

Les cinéastes se mirent alors au travail, un 8 mm ou autres tailles ne donnant rien, l'idée vint alors que cette Beauté n'était pas statique mais dynamique, que c'était un rapide mouvement du corps qui faisait apparaître cette Beauté, ce qui expliquait les échecs des autres professions dimensionnellement limitées. On mit alors en action des caméras ultra-rapides, à films hyper-sensibles, enregistrant le son au cas où avec des largeurs de bandes passantes inégalées, on employa différents systèmes stéréoscopiques ou holographiques, mais après quelques millions de francs, on se dit qu'il serait plus intéressant de dépenser les suivants à filmer les réactions des gens, qui accouraient toujours plus nombreux du monde entier.

Mais pour l'homme, les mois passèrent de plus en plus pénibles. Si une foule d'admirateurs se pressait près de lui pour le voir, le voir, le voir, plus personne de proche n'osait encore s'aventurer près de sa maison. Ils commençaient à quitter la ville lui racontait Magérie, dernier lien avec le monde, ils ne pouvaient plus supporter d'être accostés à chaque coin de rue par des étrangers qui voulaient des renseignements sur cet homme qui était en train d'égaler Apollon et l'Homme Doré réuni.

Mais cela, c'est ce que disait Magérie, ou plus exactement ce qu'on lui disait. En fait, sa Beauté était en train de traverser les murs. Si depuis longtemps des humains l'attendaient dehors, leurs impatiences étaient tempérées par des résidus de Beauté qui filtraient à travers les murs. Mais maintenant, les murs ne filtraient plus rien, les murs étaient inutiles. Sa Beauté était visible de l'extérieur, et insoutenable à deux mètres.

Quand il sut cela, il sortit une dernière fois, se dirigea vers un laboratoire à quelques kilomètres de chez lui, les gens le suivirent mais de loin, cela faisait du bien d'être près de lui, trop de bien d'être trop près de lui. Il alla chercher une bouteille dans une armoire, et revint chez lui. Là, il la vida sur sa figure, c'était du Vitriol, du Sulfure d'hydrogène. Il eut mal, il se vit dans un miroir totalement rongé, il avait perdu un oeil, une oreille, un morceau de joue et la moitié de ses cheveux. Il vit par la fenêtre des gens qui n'avaient pas bronché. Et pour cause. Pour eux, rien n'avait changé. Il dut se soigner lui-même, les médecins comme les autres, ne voyaient quand ils le regardaient, aucun changement.

Si ces humains voyaient la réalité une fois le dos tourné, c'était en général pour se retourner une deuxième fois et contempler le Beau une fois de plus.

Plus tard, Magérie ressenti de nouveau le Beau qu'elle avait vu. Mais cette fois ci par les autres sens, les classiques quatre autres, les quelques centaines d'autres décrits dans différents manuels de médecine et les quelques innombrables dont on avait même pas idée. Ne disant rien au début, elle craqua après deux jours et lui avoua tout.

Ce qui n'arrangea rien.

Le pays entier était déjà subjugué, sa Beauté traversait les murs de sa maison, mais ceux aussi des autres pour traverser enfin les collines. En fait, seule la distance l'arrêtait, mais de moins en moins.

Dans un avenir proche le monde entier le verrait pour tomber de tristesse chaque fois qu'il se retournerait. Une fois la Beauté, une fois le visage défiguré, alternance insoutenable.

L'homme se mit alors à s'écorcher, commençant par une jambe qui le grattait, il gratta si fort que le sang se mit à perler, il continua alors sur l'autre jambe, puis sur les bras, son corps entier y passa.

Dans sa fureur, il déchira des muscles, arracha des veines d'abord insignifiantes puis vitales.

Personne ne vit rien, Magérie était aveugle, les autres étaient aveuglés par ce qu'on osait plus nommer.

Privé de sang il mourut, mais l'Innommable, le Beau et le Laid, continua à croître pour englober la planète entière. Ce phénomène d'englobation fut capital pour l'histoire du monde, pas tellement dû au fait que l'innommable touchait la planète entière, mais que l'Innommable se voyait de partout, aveuglait tout le monde par les quatre points cardinaux, et que le fait de se retourner ne servait plus à rien.

La solution de se retourner pour oublier ou ne plus voir l'I... n'en était plus une, l'... était partout et de plus en plus aveuglant.

Son enterrement fut sans doute le plus grand que la terre ait connu, des milliers de personnes venant de milliers de villes se rassemblèrent aux mêmes endroits voyant à travers leurs voisins un homme à l'... inexprimable. Mais une fois le cercueil dans la fosse, une fois que les premières mottes de terre tombèrent sur celui-ci, l'... diminua, pour disparaître totalement une fois la dernière pelletée de terre jetée sur sa tombe.

Et ce fut un réveil.

Le monde entier passa du cauchemar à la réalité. Il vit réellement ce que c'était que cet homme, un homme simple, normal, qui avait été le siège d'un phénomène que l'on n'avait jamais répertorié dans les annales de ce monde.

Les humains sentirent alors réellement la douleur qu'il s'était infligé, ils se rappelèrent la boucherie qu'ils n'avaient pas vue mais qu'il avait vécu.

Ils eurent mal, mal très longtemps.

Mais le pire, c'était la peur qui s'installa.

Une peur de subirent le même phénomène.

L'angoisse longue et inutile de se dire :

Et alors ? Quand !.

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