Cadavres.

Je pense que l'image, la représentation la plus frappante de ce que je vois fut déjà décrite. Dans ce monde, un homme a divergé du notre, il est parvenu grâce à une potion à voir l'avenir, non pas l'avenir des événements, mais l'avenir de concepts humains, c'est à dire l'avenir d'une robe et non pas des composantes de la robe, il voyait l'état dans lesquelles se retrouveraient ces concepts. Cette robe, alors que neuve, lui paraissait vieillie, tachée, usée. Mais ces concepts, il les voyait dans un avenir de plus en plus lointain, d'abord une seconde de vieillissement, puis une minute, une heure, un jour, un mois, une année, un siècle, pour terminer par l'éternité. Entre les deux extrêmes, il est passé par un état où il voyait toutes les personnes autour de lui sous forme de cadavres. Ce n'était plus que des squelettes sur lesquels ne tenaient que quelques lambeaux de chairs se promenant dans une ville en ruine et discutant avec lui avec une bouche qui se limitait à deux mâchoires sur lesquels tenaient quelques dents, et parfois un bout de lèvre. Cet homme vivait presque normalement, entouré de cadavres vivants qui eux étaient vraiment normaux, comme vous.

*
*   *

Si je ne vois pas l'avenir, si les personnes qui sont autour de moi ne sont pas des cadavres, mes amis et mes connaissances le sont.

Ils ne le doivent pas à un avenir qui, comme je l'ai dit je ne vois pas, mais à un passé que je refuse.

Pour diverses raisons et émotions, le monde a basculé pour moi. Et tous concepts personnels passés sont ou deviendront cadavres.

Chaque concept que je touche un peu trop fort, chaque concept que je regarde un peu trop intensément, que ce soit la main d'une femme ou le décor d'un café, ces concepts se transforment après quelques jours en cadavres.

On pourrait imaginer une relation entre souvenirs et cadavres, mais cela je n'ose le faire. Car il y a quelques jours, je me suis regardé dans un miroir, et, utilisant à des fins personnelles son pouvoir universel de réflexion luminique, j'ai transféré ce pouvoir sur une réflexion émotionnelle, j'y ai fait réfléchir mon âme; et comme tout concept de mon monde, j'y ai vu un cadavre, un de plus.

Peut-être suis-je déjà mort, dans une version plus optimiste, peut-être suis en train de revivre, je ne sais pas encore.

Mais à tout instants, quand je me regarde, et je n'ai même plus besoin d'un substitut réflexif, je vois un cadavre, et j'ai peur de le tuer.

Valid HTML 4.0 Transitional