De cette époque, je ne me souviens de rien. Ou du moins, je ne me souvenais de rien avant la troisième époque, mais cela est décrit plus loin. On m'en a raconté une partie, celle qui a commencé quelques mois avant ma naissance et qui a duré pendant plusieurs années. Mais elle me fut d'ailleurs racontée d'une façon très vague pour ces premiers mois, légèrement plus précise pour ceux qui suivirent. Mais tout ce que mes parents et mon entourage m'apprirent de mon enfance, concernait mon enfance. Elle ne me concernait pas; elle ne me concernait pas, moi, être considéré comme entité et individu.
Durant le reste de ma vie, j'ai crié, surtout dans ma tête et parfois au gens :
Je ne suis pas responsable, je n'ai pas demandé de naître.
J'ai accusé la société de m'avoir fait naître et d'avoir été incapable de m'assumer. Certaines de ces personnes m'ont simplement répliqué :
Ce n'est pas la société, mais tes parents qui t'ont fait naître, ce sont eux les responsables.
Peut-être mais certains enfants naissent sans parents, d'autres meurent sans le savoir, à cause d'une maladie, à cause d'une guerre, à cause d'un criminel, à cause..., à cause..., peut-être grâce à. C'est surtout la mort et la souffrance d'enfants qui m'ont fait mal, la mort et la souffrance d'enfants qui n'ont pas encore eu la possibilité de se suicider et donc d'échapper à une mort et aux souffrances non justifiées. Alors que moi, je vivais sans problèmes dans une petite ville peinarde.
Je me suis alors retrouvé dans la vingtaine, cherchant du boulot car il fallait bien cela pour vivre. Survivre nécessitait moins, mais cela ne m'intéressais pas. Ce boulot, je l'ai trouvé, et j'ai alors commencé la sacro-sainte vie "métro, boulot, dodo" en me demandant comment les gens faisaient pour rentrer chez eux.
Si l'humain est bon, je ne l'ai jamais remarqué, et mes opinions politiques se sont toujours limitées à voter centre-droite. Je trouvais en effet que les gens étaient trop paresseux pour travailler pour les autres, et que seul un profit personnel signifiait un bon rendement. En contradiction à cela, je cotisais souvent pour le tiers-monde, le quart-monde, voulant simplement aider le monde.
Certains de mes collègues me désapprouvaient, considérant que l'argent versé allait plus au pouvoir en place qu'au peuple. Peut-être, mais que pouvais-je faire d'autres, me lancer dans l'aventure, plaquer mon boulot, casser ma vie pour essayer d'en sauver quelques-unes. Sachant qu'en m'y prenant mal, en m'y prenant trop tôt ou trop tard, je pouvais créer une réaction inverse à celle espérée.
Je me suis acheté le dernier superflu indispensable à le mode, un compact-disc, télécommande et tout ça. Vingt mille balles. De quoi sauver bien de gens là-bas dans le Sud. N'empêche je suis bien content de l'avoir
Femme, enfants, petits-enfants, tout cela est passé en une vie, vie courte une fois vécue, mais si longue à vivre
Je suis mort d'un ulcère vers soixante ans, ulcère à l'estomac. Nervosité, anxiété, disaient le docteur. En fait, j'ai toujours été tiraillé par mes cotés émotionnel et rationnel, ma vie et celle des autres. Fallait-il vivre ma vie ou aider celle des autres ? Question irrésolue de mon vivant.
Je me promène maintenant dans le néant, parmi les âmes des morts et peut-être celle des non-nés. Il n'y a pas de contact entre nous. Chacun vogue dans ce vide pensant ce qu'il lui plaît.
Moi, je cherche, je cherche un Contrat. Le Contrat que j'ai signé avant de naître, le Contrat me disant ce que j'aurais dû faire de mon vivant. Je l'ai trouvé à l'instant même où j'y pensais, quoique cela me pris une éternité. Il faut dire que le temps n'existe pas ici.
Et j'ai lu ce Contrat et j'y ai vu, approuvant ses dires, l'empreinte de mon âme avant de naître comme signature. Et j'ai compris que si ce Contrat avait une existence, si ce Contrat me prouvait que ma vie terrestre aurait pu ne pas être inutile, je ne pouvais de mon vivant y avoir accès, je ne pouvais de mon vivant savoir ce que je devais faire. J'ai alors renié le concept de Contrat, j'ai voulu par la même occasion renier une partie de ma vie. Mais, et pour la première fois, j'ai entendu les âmes qui m'entouraient, j'ai entendu rire ces âmes, elles riaient de moi, car ce reniement ne servait plus à rien : J'étais mort.