Etre parmi les autres, c'est sans doute ce qui m'importait le plus. Ici, immobile, et sentir les autres qui m'entourent. Mais il y a différentes manières d'être avec les autres. On peut être avec les autres psychiquement ou physiquement. En général les deux vont de pair; car comment connaître un autre, s'il n'est pas à côté de vous.
On y arrivait, d'après les légendes, grâce à ce qu'on a appelé "l'empathie", nos ancêtres parvenaient à sentir les autres à des distances inimaginables; mais ce pouvoir se perd d'après les rumeurs. Pourtant, d'après certains anciens, ce pouvoir est toujours là, mais le monde qui nous entoure a changé, et son vacarme incessant d'ondes empathiques parasites n'a fait que croître, brouillant les nôtres, les plus jeunes devenant sourds dès leur naissance. Je n'ai jamais cherché à être en contact avec des éloignés, ne sachant comment m'y prendre; et puis les quelques proches m'ont toujours suffi.
Un jour pourtant, certains ont disparu. Pas comme une mort, car quand un de nous meurt, cela met toujours très longtemps. Non, ils ont disparu sans rien nous transmettre. On a bien senti juste avant une sorte de bruit, mais c'était si fort que cela ne ressemblait à rien. Simplement, on a senti que quand ils n'étaient plus là, nous avions un surplus d'énergie, comme quand un de nous meurt. Cela m'attriste, car je me sens un peu plus seul, et puis on a moins d'informations sur ce qui se passe au nord, quoique cela n'ait pas grande importance.
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Depuis quelques jours, il y une sorte d'effervescence autour de nous. Nous sentons différents messages empathiques qui expriment le malheur, la peur, l'espoir aussi; choses que nous ne connaissions que très peu. Le sol se met à bouger, je sens des mouvements d'une intensité jamais connue. Je bouge comme si un vent violent tourbillonnait autour de moi, mais le temps est calme. Puis, je sens qu'une de mes prolongations nourricières est coupée, puis deux, puis trois, quatre, cinq, je ne les compte plus. Je commence alors à crier, et je remarque que ce cri est le même bruit que nous entendions quand les autres ont disparu. Je sens que je vais mourir d'une mort violente et sans appel. Je sens que je vais mourir alors que je ne sais pas pourquoi. Peut-être suis-je coupable ? Mais de quoi ? Cela n'a sans doute pas d'importance.
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Le grand projet avait commencé il y avait de cela plus de deux ans. Dès le départ, des humains de toute part s'y étaient opposés, ne voyant dans l'agrandissement de cette ville qu'un échec dans la gestion de l'humanité. Ils avaient accepté bien de raisons de détruire des arbres, avec toujours comme condition minimum d'en replanter ailleurs. Mais cette fois-ci, en replanter ailleurs devenait difficile, vu la surface détruite et surtout vu les surfaces arables restantes. Alors ils refusèrent la destruction de la forêt, mais comme tous les moyens légaux furent inutiles, ils décidèrent de protéger la forêt avec leurs corps.
Quand les machines arrivèrent, ce ne fut plus une forêt d'arbres qu'ils durent raser, mais une forêt d'arbres et d'humains. Une forêt globalement immobile, mais contenant en elle, une masse d'émotion qui n'était que mouvement.
Une forêt que les machines ne connaissaient pas.
Les ordres venaient d'en haut, la décision n'était plus économique mais politique, il fallait avancer. Ils avancèrent.
Si d'un côté, il y avait l'espoir, et les chants qui le soutenait; de l'autre coté, il y avait la force, et le bruit qui la soutenait.
Devant le fracas des arbres s'écroulant sur les corps de leurs alliés, ces derniers durent battre en retraite et laisser les machines, devenues de guerre, continuer leur avancée. Mais ça, c'était le premier jour.
Et pendant que certains manifestèrent dans les rues de toutes les villes du monde, que d'autres se mirent en pourparlers avec les hautes sphères du pouvoir (politico)-économique; de toutes les villes de la terre, les Minimistes s'éveillèrent et prirent les armes.
Les Minimistes étaient des gens considérant que l'individu, bien que respectable, était négligeable devant l'humanité. Dérivé de différentes tendances sociologiques et philosophiques, ils prônaient la diminution du niveau de vie le plus rapidement possible, diminution à un niveau considéré comme inacceptable par les plus riches, et la consommation rationalisée d'un minimum des ressources de la terre. Légèrement intolérants, ils étaient inquiétants.
Ils ne l'étaient plus, ils agissaient.
Des machines qui voulurent raser une forêt, il n'en resta que des boulons. Les conducteurs ayant rejoint leurs victimes dans un bûcher commémoratif.
La troisième guerre mondiale ne fut donc pas Est-Ouest, Nord-Sud, Gauche-Droite, Haut-Bas, Attention-Fragile; elle fut civile. De tous les coins du monde, d'une façon totalement chaotique, la destruction de la haute technologie commença. Mais le pouvoir en place, malheureusement enfin unifié, gagna des points. La révolte fut rapidement écrasée. Mais peut-être trop durement au yeux de certaines personnes, personnes indécises qui n'avaient pas encore pris part aux conflits, mais dont nombre d'entre eux rallièrent les Minimistes.
La première bombe atomique, paradoxalement Minimise, explosa dans une ville, une grande ville, car quitte à faire un exemple, autant qu'il soit utile, et débarrasse la terre d'un maximum de consommateurs. Des bombes nucléaires, il y en avait à profusion, les désespérés surent se servir et s'en servir.
Cinq ans après, la terre était méconnaissable. L'humain meurtri, sentant sa vanité, disparut en quelques générations.