Deux enfants.

Il est seul, sous la pluie, entouré d'un million de personnes qui n'existent que dans la réalité, que dans une réalité. Car il a beau tourner la tête de gauche à droite, de droite à gauche, de la garder fixe une seconde ou une minute, il voit tout au plus une vingtaine de personnes. Alors, essayer de lui faire croire, à lui, que cette ville est composée de cinquante mille fois ça, c'est inutile, à la rigueur une centaine de fois ce qu'il voit, légèrement plus peut-être mais pas beaucoup.

Mais malgré tout ce monde probable ou improbable, il se sent seul, sous la pluie; car il vient de quitter une femme. "Il vient de quitter" dans le sens, "il vient de partir d'une façon plus ou moins définitive de l'appartement d'une femme". Car au niveau couple, c'est elle qui l'a quitté, c'est elle qui a décidé qu'ils ne se reverraient plus comme amants; mais comme amis, peut-être copains, en espérant que ce ne soit pas en ennemi. C'est Ephira, qui après cinq ans de couple dont trois de vie réellement commune, a décidé que cela suffisait, que cela ne servait à rien de continuer. L'appartement étant à elle, héritage déficitaire de ses grands-parents, c'est lui qui du partir, c'est lui qui du se retrouver seul, sous la pluie.

Si la dernière discussion, la décisive, avait été courte, cela faisait des mois qu'elle se préparait; les discussions précédentes servant de répétitions, et celle d'il y a deux semaines, de générale. A chacune de celle-ci, les libertés, les contraintes, la vie se précisaient de plus en plus. Les libertés ne se chevauchaient plus, les contraintes n'étaient plus tangentes, la vie ne se faisait plus communes. En bref, les détails négligeables montrant que l'on ne s'aime plus, l'était de moins en moins.

Rien ne les liait plus, même pas un mariage, des enfants ou une image de marque. Il partit avec un petit sac contenant diverses affaires nécessaire, dont le sacro-saint tube de dentifrice, détail négligeable coupable de tant de séparation, mais qui dans ce cas ci, n'avait pas agit.

Il ne savait pas encore où aller, la nuit était tombée, la pluie tombait, lui était debout dans la nuit sous la pluie, avec son sac et son tube de dentifrice, cherchant dans sa tête où aller, c'est à dire où dormir.

*

*     *

Marcher, marcher sous la pluie, que puis-je faire d'autre ? "Trouver où dormir", le grand problème de la journée, quelle dérision ! Cinq ans de vie viennent de se mettre au passé, un amour que j'avais cru intarissable s'est périmé en cinq ans; et la chose la plus importante est de trouver où pieuter.

A force de réfléchir, je me dit qu'aller à l'Hilton ne serait pas une mauvaise idée, c'est pas trop loin, c'est cher mais on peut quand même se payer le luxe de temps à autre. Là, j'y rencontre..., j'y rencontre une célébrité pleine de sous et je... Arrête, ARRETE, ARRETE.

Rêve inutile de marcheur solitaire, imagination débridée d'un homme perdu. La réalité, c'est la nuit, la pluie, des idées terre à terre. Des idées qui te permettent de trouver un logement. Les parents, facile mais c'est encore une atmosphère lourde et pesante à supporter, le reste de la famille, cela sera sans doute plus léger, mais avec tant et tant de questions.

Voyant un restaurant ouvert un peu plus loin, je m'y dirige. Viet-namien. Ca pullule ces années-ci dans le quartier. Je ne le connais pas. Sans doute ouvert depuis quelques mois. Je rentre, pas grand monde. Faut dire qu'il n'est pas tard. A peine huit heure. Je m'assied, la carte est classique. Thème et variation. Je prend un Bun-machin, on verra bien. Et un Jessica Tea, private joke, pour garder certaines habitudes.

L'idée, l'idée est donc de sortir le carnet d'adresse et de procéder par une méthode qui a fait, dit-on, ses preuves : L'élimination. Soyons scientifiques, je commence alors par noter tous les noms, puis par barrer ceux des personnes qui ne peuvent m'héberger. 1) Ephira, 2) Parent, 3) Grand-parents, 4) Soeurs, 5) Connaissances professionnelles, 6) Trop vielles connaissances, 7) Etc.... J'en arrive à une liste d'une dizaine de noms. Les couples; de préférence il faut enlever les personnes vivant en couples, surtout ceux dont je ne connais que peu le conjoint. Reste quatre personnes, un mec et trois nénettes. Reste donc une personne, je ne viens quand même pas de me faire plaquer pour avoir de nouvelles déceptions envers cette race. François Passart, 11 rue Longicourt, une heure à pied. J'y serais avant dix heure, ce n'est pas trop tard, et puis qu'importe, il pourrait bien être trois heure du mat, que ça ne changerait pas grand chose.

L'addition, la sortie, la nuit, la pluie, heureusement qu'elle est fine, c'est bon pour le cafard.

Assez mortelle cette ville la nuit, rue vide, quelques voitures qui passent, tous les commerces ou presque fermés, les cafés ouverts sont les seuls points de lumière le long des rues. Une rue enfin connue, celle de François. Lumière, il est peut-être là. Je sonne, il est là. Je rentre et m'installe tout de suite dans un fauteuil; Et ne dit rien.

*

*     *

Top, Top... vingt heure. François prend un carton sur lequel il est marqué en grand "FERME" et en plus petit "Veuillez rejoindre une caisse ouverte à la sortie" et le dépose sur son comptoir. En cinq minutes, il fait ses comptes, alors que cela lui prenait une demi-heure il y cinq ans.

Car depuis, les cartes électroniques et les lecteurs optiques ont légèrement changé la vie des caissiers, quoiqu'elle soit toujours aussi fatiguants et monotone. Simplement le nombre d'articles à l'heure a augmenté et les erreurs diminuées. Mais ce qui a surtout changé, c'est le compte en fin de soirée, compte qui dépasse maintenant rarement les cinq cents francs, les gens n'ayant plus d'argent sur eux.

Il sort par la porte de service et s'en va à pied chez lui. Petite demi-heure parcourue sous une pluie fine, agréable à sentir car presque pure, mais dans une ville c'est difficile de demander mieux. Arrivé devant chez lui, il sort une de ces vieilles clés en L qui avec l'usure et la rouille est devenue un standard pour une bonne partie du quartier. Ce qui à l'avantage de permettre à n'importe qui, de rentrer n'importe où, sans devoir recevoir les clés lancées du troisième étage, et de se blesser les mains en les réceptionnant comme un joueur de Rugby.

Repas sommaire fait de quelques restes de repas sommaires, il le mange lentement tout en lisant un mensuel qui aimerait sans doute devenir journal, mais n'ayant sans doute pas assez de lecteurs pour ça. Après cela un bon livre, de quoi passer une heure et après, il verrat bien. Mais il n'a pas le temps de voir, une sonnerie retentit, celle de la porte. Le téléphone noir sur la commode n'a jamais sonné, du moins dans cette pièce. Il a été acheté pour trois fois rien à une brocante juste pour décorer, ce qu'il fait très bien depuis deux ans, si l'on n'oublie pas de passer un coup de loque de temps à autre, histoire de le dépoussiérer.

François va vers la fenêtre, l'ouvre, et voit, entouré de luciole, une personne, un homme, une connaissance, un ami, en clair Pierre. Il voit Pierre mouillé, un sourire béat aux lèvres, l'oeil triste, qui ne dit rien et qui n'as pas l'air d'avoir le passe-partout du quartier. François va chercher ses clés, les lui lance, et lui crie :

N'importe laquelle.

Il referme la fenêtre et va s'installer dans un fauteuil. Pierre arrive, on l'entend dans l'escalier, il ouvre la porte d'entrée, la referme et va s'installer sans un mot dans un autre fauteuil.

François, prévu de l'ambiance du couple, avait déjà compris rien qu'en voyant Pierre sous la pluie que ce couple n'était plus. Le silence de Pierre, lorqu'il s'assied ne fit que confirmer cette presque certitude, car en fait, on n'est jamais sur de rien.

Silence, silence encore et toujours.

Des longs silences, ils en ont vécu bien souvent, mais il y a longtemps, du temps où ils se voyaient fréquemment, cela doit dater de plus de deux ans. Mais silence, ici veut dire mutisme, cela ne veut pas dire silence complet. Alors, difficilement, François essaye de retrouver la musique d'antan, la musique de disques déjà vieux qu'ils mettaient lors de leurs longues soirées en duo solitaire. Il parcourt ses disques, en sélectionne quelques uns, en place un sur sa platine après les avoir dépoussiérés, le disque et la platine, et une ambiance nostalgique comme sortant d'un fond de grenier s'épanouit autour des deux baffles, et des deux Maes que François vient d'ouvrir, et de déposer sur la table.

Rapidement, c'est à dire après vingt minutes, le défaut des disques Vinyle réapparaît, il faut se lever pour devoir les retourner, et cela régulièrement.

Excepté quelques échanges banals, la conversation ne s'engage que deux heures après l'arrivée de Pierre. Pierre parle peu et François ne pose pas de question. En fait, François s'en fout de cette vie de couple. Pour lui, il aime bien Pierre, il aime bien Ephira, qu'ils soient ensemble ou non l'importe peu. Il est là juste pour écouter un humain qui ne sait pas se parler tout seul, et qui a besoin d'un certain support, c'est à dire un autre humain pour non pas raisonner, mais regarder sous un autre angle sa vie. Et si Pierre parle peu, c'est que le dialogue dans sa tête est suffisant, les phrases exprimées ne servent qu'à rendre importantes les phrases pensées; comme une partie de texte mis en gras ou souligné qui le rend plus important au reste.

Et après quelques heures, après quelques bières, après quelques disques, Pierre sort de son sac sa brosse à dent et dit :

Je peux dormir ici ?,

  et François comprenant le geste répond :

Cette nuit ci, Oui. Après, je ne sais pas.

Avec une lueur de tristesse mais de compréhension, Pierre commence à ouvrir le divan qui lui a servit plus d'une fois de lit, parfois plusieurs nuit d'affilées. Mais ça, c'était il y a longtemps, c'était à une autre époque, c'était un autre Pierre, c'était un autre François.

*

*     *

Pierre passa quatre nuits chez François, quatre nuits et non quatre jours. Les journées il les passait à chercher un appartement, chose difficile dans cette ville depuis quelques années. Difficile, si on l'était sur les prix, ce qu'il décida de ne plus faire le dernier jour.

Petite maison de deux dizaines de milliers de francs dans une commune bourgeoise de cette ville, il emménagea le lendemain. Et passa les semaines qui suivirent à la remettre à neuf. Il avait pour cela pris son mois de congé prévu pour Septembre. Mois de vacances sensé être pris dans un pays d'Asie avec Ephira. Septembre ne sera ni Vacances, ni Asie, ni Ephira, Septembre sera Boulot. La mise au net de l'appartement terminé, la classique pendaison de crémaillère se fit. Une quarantaine de personne que Pierre, il venait de le remarquer, n'avait plus vu sérieusement depuis bien des mois étaient venues. Plus exactement, c'était, non pas une quarantaine de personnes, mais presque une vingtaine de couples et quelques isolés.

Un détail anecdotique qui donna le ton de la soirée, fut que cette crémaillère avait coûté moins cher que les baby-sitting qu'elle avait nécessité.

Cette soirée fut plus une soirée d'adieux qu'une soirée de retrouvailles. Voyant que la moitié des gens qu'il avait invitée n'était pas venue, et que l'autre moitié était venue accompagnée d'un conjoint, Pierre compris qu'une époque était passée, et qu'il avait participé inconsciemment à la disparition de cette époque. Son entourage n'était plus une entité d'individu, mais c'était devenu un archipel de couple qui, si parfois à marée basse se rejoignaient, étaient en général séparé, ou réuni par des liens purement visuels. Pierre là-dedans s'étaient retrouvé seul, il avait cherché à combler une série de désir, dont une personne s'était chargée pendant plusieurs années mais qui venait de lui faire faux-bond. Malgré son humeur, la soirée fut une réussite.

On en reparlera encore pendant plusieurs années,

tel était le résumé de ce que les gens pensaient et disaient en partant. Là était le problème, on en reparlerait mais on n'en referait probablement pas.

Vers deux heure du mat, la dernière poignée de survivant terminèrent la soirée dans un café à quelques kilomètres de là. Quelques amis de François s'y trouvaient déjà installé à la grande table centrale. Ils s'installèrent au coin de celle-ci. En deux heures, les deux groupes s'étaient mélangés.

Pierre fit la connaissance de Phélis. C'était une femme d'une trentaine d'année, un peu plus sans doute mais l'éclairage ne permettait pas de préciser. De toute façon, Pierre s'était toujours considéré comme incapable de pouvoir donner un age à quelqu'un, ce qui lui fit commettre quelques bévues de temps à autre. Et c'est sans doute la seule chose qu'il retenu d'elle. Le reste, c'était des banalités qu'il oublia trois jours après. Il ressentit quand même une étrange impression, une sorte de fermeture au monde, mais laquelle et pourquoi ?, extérieurement, elle semblait si ouverte.

*

*     *

Après la crémaillère, Pierre repris son travail le lundi suivant, travail consistant à vérifier payements, factures, récépissés et autres paperasseries administratives d'une firme dépendant d'une quelconque multinationale, en clair un boulot sans but ni cause, un travail qui permettait d'avoir plus de sous qu'au chômage, un travail parce qu'il fallait travailler, un travail parce que.

Il avait plus de temps libre, temps qu'il ne passait plus avec Ephira, temps qu'il ne sut d'abord pas remplir, mais les mois passant il réappris vite. Il retrouva les cafés ouverts le dimanche, les restaurants ouverts l'après-midi, les concerts se déroulant dans les caves, il se réabonna à des mensuels dont il avait oublié l'existence, il réapprit les heures jusqu'aux quelles on peut passer ou téléphoner chez les gens. Il oublia bien des connaissances en général en ménage, et en découvrit d'autres en général célibataires ou presque. Il découvrit une faune qu'il n'aurait pu connaître il y a quelques années, car elle n'existait pas encore ou qu'il avait été trop jeune pour connaître, trop jeune de tête et non de corps. Il redécouvrit un François qu'il avait cru être comme lui et qui avait en fait totalement divergé. Un François qui travaillait toujours mi-temps dans sa grande surface depuis des années, depuis qu'ils s'étaient connus. Un François qui voyait ce boulot comme un passe temps plus instructif que la télé ou le cinéma. Un François qui sous ses aspects lymphatiques, faisait plus que lui-même et qu'une partie de son entourage. Après réflexion, il remarqua que ce n'était pas trop difficile. Par François, il entra dans différents cercles d'amis, toutes ces personnes étaient en général membres actif d'un mouvement à tendance humanitaire, c'est à dire dont l'article premier était approximativement "Respect de l'autre" et où dans "autre" on pouvait y mettre tous ce qu'on voulait mais dans les limites du règne minéral, végétal, animal et humain. Mais cela, c'était une définition, car pour ces personnes, ces différents règnes se confondaient. Chaque individu était actif dans un mouvement de son choix, mais en plus de cela, il était membre passif de plusieurs autres mouvements qu'il connaissait à travers le sien ou à travers ses connaissances. Ce qui en général les faisaient membres passifs de plus d'une centaine d'association. Une personne était parvenue à 365, elle s'appelait Maïsti.

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*     *

Maïsti était sans doute la personne la plus charismatique du groupe. Si c'était sans doute aussi la personne la plus réfléchie, ce n'était sûrement pas un sage. La vie était faite de puérilité et il ne se privait d'en profiter. Ce qui expliquait le nombre 365.

Pendant plusieurs mois, Maïsti et Pierre se revirent souvent, et même de plus en plus souvent. Pierre s'était fait membre actif d'une ASBL dans laquelle Maïsti se trouvait. Maïsti, qui fut une des membres fondateurs, faisait partie du conseil d'administration. Il passait son temps dans celui-ci à critiquer positivement ou non, les idées et les votes des autres. Cela permettait, pensait-il, à limiter l'ASBL au but qu'elle poursuivait et à ne pas se laisser aller à des actes extrémistes, qui porteraient inutilement ombrage à d'autres mouvements frères. Refusant d'organiser quoique ce soit, il était toujours là lors de travaux physiques. Il ne faisait rien de sa propre initiative, et dès qu'une tâche était terminée, on le voyait s'asseoir se reposer quelques minutes, puis crier sur tout le chantier :

Qui a du travail.

Pierre, perdu dans un monde qu'il avait oublié, se décida à suivre l'exemple de Maïsti et c'est pourquoi, il s'était inscrit à cette ASBL. Il eu, ce ne fut d'ailleurs pas bien grave, la malencontreuse idée de faire comme Maïsti au niveau boulot; c'est à dire de n'être responsable de rien. L'idée n'était pas mauvaise en soi, mais elle nécessitait de demander conseil à Maïsti qui lui ne voulait donner de conseil à personne, surtout pas sur sa propre personne. Répondre à la question de Pierre le mettait devant un paradoxe, il l'éluda donc en disant :

'Maïsti' veut dire dans un dialecte des Hautes Terres de la Côte : Chaussure.

Le temps que Pierre ne comprenne, du moins le croyait-il, que cela ne voulait rien dire, Maïsti se trouvait vingt mètres plus haut sur une échelle à planter des clous. Pierre pris du papier à tapisser, et se mit à couvrir en une journée plusieurs murs de la maison qu'ils étaient en train de retaper pour y loger des réfugiés politiques.

Maïsti parlait rarement de sa famille, Pierre avait bien appris, parfois par d'autres personnes, qu'il avait entre autres un fils, mais c'était à peu près tout ce qu'il su. C'est ce qui expliqua l'étonnement de Pierre, quand il vint la première fois souper chez Maïsti et sa femme, Phélis !

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Un repas réchauffé au four à micro-ondes. Le sacro-saint four à micro-ondes. Pierre fut étonné de voir ce four et bien d'autres appareils électroménagers, connaissant Maïsti et d'une façon moindre Phélis. En fait, il ne connaissait pas la vie de couple, avec deux gosses à charges, et deux plein-temps. C'est Phélis qui comme "au bon vieux temps", s'occupait de faire la cuisine, ce qu'elle n'adorait pas tellement, c'est ce qui expliquait le four à micro-ondes. Maïsti "plus moderne" s'occupait du reste du ménage, ce qu'il avait en horreur, c'est ce qui expliquait le reste de l'électroménager.

Mais avant le repas, Pierre du subir la fougue des enfants. Frédéric venait d'avoir ses dix ans, il y avait de cela une semaine; sa soeur Epiphanie était en plein milieu de ses quatre ans. Pierre avait déjà du supporter des enfants excités par une nouvelle "grande personne", mais la différence d'age faisait qu'il avait bien du mal à passer d'un gosse à l'autre. Heureusement, cette épreuve ne dura pas longtemps bien qu'elle fut moins pénible que la suivante; c'est à dire le repas microndien. Celui-ci terminé, les deux enfants au lit, la soirée put durer quelques heures sans interférence. Soirées passées à discuter, de tout, de rien, de livres, de disques, de BD, de films, de ...; de tout ce qu'une personne peut faire dans sa vie, du moins quand elle reste bien tranquille, car la conversation au grand dam de Phélis glissa sur l'ASBL et autre mouvement. Non que Phélis avait quelque chose à en redire, mais elle avait tellement entendu ce genre de conversation qu'elle commençait à saturer. Elle tenu quand même le coup cette fois là. Maïsti, lui, trouvait toujours à chaque conversation des éléments supplémentaire à sa réflexion sur l'Activisme Passif. Il ne se souvenait plus d'où était venu ce concept mais il se rappelait bien une soirée d'il y a quelques années, où avec trois amis ils établirent les bases du mouvement. Ils avaient postulé que l'individu ne pouvant s'opposer à la société, qu'il fallait la subir comme quand on subit le courant quand on navigue au fil de l'eau. L'analogie poussée plus loin montrait que l'on pouvait non pas remonter le courant mais se mouvoir d'une berge à l'autre. L'analogie s'arrêtait là. L'individu devait subir la société comme ils subissait la nature. L'individu ne pouvait contrer la société mais il pouvait s'en protéger en louvoyant. L'individu ne pouvait changer la société mais il devait faire un maximum pour que cela soit. Ne pouvant le faire lui-même, il se devait de soutenir ceux qui le faisait pour lui, ne serait ce qu'en leur disant :

Je suis là.

C'est ce qui s'officialisa avec la création du statut dans différentes associations de "Membre passif". L'inscription comme membre passif ne coûtait rien à celui-ci, mais apportait à l'association soutenue un poids qu'elle pouvait mettre dans la balance de toutes discussions avec les différents pouvoirs qu'elle rencontrait.

Pierre sortit de cette maison avec un mal de tête, et dut prendre un somnifère pour s'endormir.

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*     *

Leur relation dura sous cette forme pendant plus d'un an. Cette forme se résumant à passer des soirées puis des journées ensemble, une fois chez l'un, une fois chez l'autre, parfois mais rarement ailleurs. Pierre fini par être le grand "copain" des enfants, une sorte de parrain spirituel. Il s'occupa plus d'une fois d'aller les chercher à leurs écoles respectives, à s'en occuper le mercredi après-midi, à être le baby-sitter. Quoiqu'en général, si Maïsti et Phélis prenait un baby-sitter, ils prenaient quelqu'un d'autre; vu que s'il en prenait un, c'était pour être avec Pierre. C'est lui qui joua Saint Nicolas, c'est lui qui joua le Père Noël, c'est lui qui..., c'est lui quoi..., c'est lui...

Ils ne le savaient pas et ne le sauront jamais que cet individu et ce couple étaient en train de devenir une triade. Pierre toujours déçu par sa dernière et seule amie, Ephira, en était l'élément neutre. Réceptacle du trop plein des deux autres, il accumulait dans son puits émotionnel sans fond les confidences positives ou négatives des deux autres. Une symbiose était en train de naître en, entre et peut-être autour d'eux, avec comme accomplissement l'éducation et surtout l'avenir des deux enfants.

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*     *

Et si cela ne se passa pas, ce fut la faute à la vie, qui n'était pas parvenue à rester dans l'un d'eux. Car Maïsti était mort, mort accidentelle, mais mort quand même. Or si Phélis n'avait pas la même philosophie que Maïsti, elle l'adopta à sa mort. Maïsti était une sorte de solipsiste, c'est à dire qu'il considérait que seul lui était réel et que le reste était décor. Que cela soit en contradiction avec son mode de vie importait peu, les Idées et le Réel étaient deux vérités conciliables même si contradictoires. Or dans cette philosophie, si le penseur mourrait, ce n'était qu'un suicide déguisé. En effet seul le sujet étant réel, le reste était décors construit par lui-même; et si ce décor le tuait, c'était lui-même qui se tuait. Maïsti n'était donc pas mort accidentellement, il s'était suicidé philosophiquement, du moins c'est ce qu'en déduisit Phélis. Pierre ne ressentit pas la mort de Maïsti comme un abandon, mais il sentit un grand vide à coté de lui, vide plus grand que son puits émotionnel sans fond.

Et par la magie des vases communicants, il sentit une part de Maïsti sortir de ce vide et boucher son puits. La mort de Maïsti faisait revivre Pierre.

Pierre supporta donc le coup, Phélis non. Phélis se mit à déprimer et cette déprime ne pouvait que croître, car elle s'était dit à tort ou à raison, qu'il fallait garder la tête haute devant ses gosses. Pour les gosses, elle avait peut-être raison, mais pour elle...

Pour Epiphanie, rien ne changea ou si peu. Si son père était "mort", mais que voulait donc bien dire ce mot ?, Pierre était quand même bien là pour le remplacer, ce qu'il fit d'ailleurs. De parrain spirituel, il devient parrain tout court et dans un des sens utiles du terme "s'occuper de l'enfant en cas de problème". Ce qu'il avait fait avant exceptionnellement, mais de plus en plus régulièrement, devenait quotidien. Aller chercher les enfants, les reconduire, faire du baby-sitting, il s'employait à faire toutes ces corvées qui en fait n'en étaient pas.

Frédéric était grand, du moins c'est ce qu'il considérait, il avait compris, du moins le croyait-il, qu'il se devait de remplacer son père. Mais après un mois, les tâches ménagères ne se faisant plus, Pierre du prendre la relève.

A peu près un soir sur deux, Phélis était en vadrouille, car garder la tête haute était quelque chose de très dur, qu'il fallait compenser dans divers délassements dont entre autres, les sorties.

Si Maïsti, Phélis et Pierre étaient près de former une triade, la disparition d'un des trois éléments se devait d'être combler, mais ça, ils ne le savaient pas.

Il n'existait en effet à cette époque aucun traité valable sur les triades. Si beaucoup sur le couple avaient été dit, du plus faux au presque vrai; les triades n'étaient étudiées sérieusement qu'en science-fiction, littérature imaginaire qui ne faisait que débroussailler le chemin en y montrant qu'il y en avait plus d'un.

De plus, ni l'un ni l'autre n'était amateur de cette littérature. Maïsti l'était mais lui n'était plus, et ses écrits étaient dans une boîte qu'ils n'avaient point z'envie d'ouvrir.

Cette lacune dans cette triade la déforma. Au départ, par l'intermédiaire de Phélis, elle s'ouvrit vers l'extérieur, mais ce n'était que passager. Rapidement, elle se referma vite et trop fort, elle se transforma en un couple auquel il manquait quelque chose, en un couple qui côtoyait un vide qu'il ne comblait pas mais qu'il cachait par une trappe, trappe qui à force de matelas et de couverture n'était en fait qu'un lit.

Ce lit ne fut naturellement pas assez fort pour contenir raison, émotion, pulsion et autre nom commun qui caractérise mais vaguement la vie. Tant qu'il fut réconfort, dépense d'énergie, durée d'oubli, tous tourna; mal mais tourna quand même. Quand les problèmes du lit se firent sentir, plus rien ne tourna, tout cassa, on retrouva Phélis morte, suicidée par, et dans, ses contradictions.

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*     *

La parenthèse dura trois jours, c'est ce qui fit que Pierre ne fut pas étonné lorsqu'un policier lui annonça l'événement.

Phélis avait disparu sans raison. C'est Pierre qui eu les premiers soupçons quand il remarqua, un matin, un lit vide à coté de lui. Qu'elle ne soit pas rentrée le soir, il attribua cela à une rechute, et s'attendant à la voir revenir complètement entamée par l'alcool ou la drogue. Il s'endormit à deux heure du matin, s'attendant à être réveillé. Les deux attentes eurent un insuccès flagrant, Phélis n'était pas rentrée cette nuit, ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant.

Il raconta une histoire quelconque de travail urgent aux enfants pour les calmer, et put ainsi les envoyer à l'école sans la mère et sans trop de problème.

Pour éliminer les fausses pistes, il téléphona rapidement à la police, à différents hôpitaux et aux quelques personnes que Phélis fréquentait encore. Et malheureusement mais fatalement personne ne l'avait vue depuis la sortie de son bureau, d'où elle était partie calmement.

Pierre se mit alors à attendre que la nouvelle tombe définitivement : Phélis avait disparu parce qu'elle était morte, morte quelque part dans un lieu isolé et sans doute choisi.. Si ce quelque part pouvait avoir son importance, cela ne le serait vraiment qu'après. Pour l'instant, il fallait transformer l'histoire du boulot urgent en voyage urgent. Ce qu'il fit, non sans peine.

Deux jours après, on retrouva Phélis dans un hôtel minable sur la côte. Elle avait loué une chambre pour trois jours demandant qu'on ne la dérange pas, sous prétexte d'un travail qu'elle devait absolument terminer. Elle s'était fait préparer par la cuisine de l'hôtel différents plats froids, de quoi tenir trois jours, qu'on retrouva intact dans le frigo. Elle, froide aussi, était couchée sur son lit, un tube de médicament, une cruche et un verre d'eau sur la table de chevet. Elle tenait dans sa main un livre de gare acheté chez le libraire du coin juste avant d'arriver, livre qu'elle n'avait naturellement pas su terminer.

L'enquête fut rapidement clôturée, l'accident de Maïsti, le témoignage de différents psy conclût à un suicide, classique qui venait se rajouter à ceux de tous les jours. Suicide qui d'ailleurs était d'une manière inexplicable et inexorable en constante augmentation. L'enquête tiqua quand même sur les médicaments, cher et rare, il était difficile de s'en procurer sans complicité médicale. Mais cette pièce du dossier fut rapidement classée, car la détailler nécessitait trop d'énergie.

C'est en fait, Pierre qui clôtura l'affaire. Mais cela il le gardait pour lui. Il venait de recevoir une lettre d'un laboratoire gynécologique annulant une précédente, précédente qui positivait un test de grossesse.

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*     *

J'hérite, de peu et de beaucoup. J'hérite de toutes les affaires de Phélis et de Maïsti, c'est à dire pas grand chose vu les deux frais de succession et de leur compte en banque qui est plus un nouveau concept de Néant qu'autre chose. Mais surtout, j'hérite des enfants. Il est plus exact de dire que toutes les démarches pour pouvoir les avoir à ma garde sont déjà réglées. Je les ai à ma garde mais je ne les adopte pas, cette solution ayant été trouvée plus facile par Phélis. Les dates ne concordant pas, elle à simplement pris ses précautions après la mort de Maïsti pour que je puisse les élever si je le désire. Il n'y a évidemment aucune contrainte dans son testament, j'accepte ou je refuse tout. J'ai accepté tout.

L'histoire du boulot urgent, du voyage a encore évolué. C'est d'ailleurs un des avantages avec les enfants, une construction pour eux, si elle a besoin d'une base ou d'un rez-de-chaussée, ceux-ci ne deviennent plus nécessaire une fois le premier étage construit. Le voyage de Phélis a rejoint rapidement celui de Maïsti. Epiphanie voulu faire la cuisine pendant un jour mais abandonna rapidement. Frédéric, lui, mit plus de temps à se dire que la vie était en train de changer mais ne voyait pas très bien en quoi.

Je me remit à travailler comme tout le monde ou presque, adoptant mon horaire à celui des enfants. Le plus dure à été de faire accepter à ma patronne le nombre élevé de jour de congé, mais je m'étais arrangé avec l'aide d'un médecin et d'elle même à faire passer ces jours en jours de maladie; et d'autres jours déclarés comme maladie, en travail en noir. Malgré ces arrangements, mon état de fatigue et de nervosité augmentaient de semaine en semaine.

Ce changement de vie trop brusque, cet horaire surchargé était un bouleversement total dans ma vie. Je me sentais de plus en plus enfermé dans cette société de consommation et de reproduction, où l'on passait d'enfant à parents, puis grand-parents, et avec un peu de malchance à arrière-grands-parents. Les quelques heures qu'il me restait, je les passais devant la T.V., les discussions avec les amis étant devenues trop fatiguante.

Je vis alors sur les écrans de T.V., non plus les multiples absurdités que l'on nous servait, mais mes souvenirs, mes angoisses, mes désirs. Cet écran ne me montrait plus les images émises, mais mon imagination. J'étais dans un état tel que mes réflexions sur ma vie et mon passé, étaient clairement visualisée comme les images d'un rêve au réveil. Je rendis imageable mon puits émotionnel sans fonds rempli à la mort de Maïsti. Mais si ma vie se redéroulait devant moi avec une netteté digne des meilleurs films cinématographiques, cela n'arrangeait rien. Et quand un matin, Frédéric coupa la T.V. restée allumée la nuit et me tira de mon monde imagé, je me résolus a voir mon médecin, mon médecin en tant que tel, et non en tant qu'ami.

Hallucination due au surmenage, trois mois de congé. Trois mois que je n'employais pas à me reposer, mais à savoir ce que j'allais faire après ceux-ci. Je mis deux mois non pas à trouver mais à accepter la solution, téléphoner à Ephira.

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Ephira. Femme que je n'avais réellement plus vue depuis à peu près deux ans. Femme qui m'avais quitté après une discussion qui n'avait plus que la consistance du brouillard. Je ne sais pourquoi mais je sentis qu'elle avait la solution. J'avais appris que depuis notre rupture, elle avait aussi évolué. D'une façon différente, elle avait choisi une carrière et en deux ans, était déjà montée de plusieurs échelons dans la firme dans laquelle elle travaillait. En fait, son ascension avait commencé bien avant notre séparation, mais j'étais sans doute trop nain pour m'en apercevoir.

Elle fut étonnée, contrariée légèrement mais, quand je lui dit que je voulais la voir pour discuter d'un avenir d'au moins quinze ans, elle fut intriguée. Surtout que sachant comment j'avais tourné, elle devait sûrement se demander ce qui m'arrivait pour être capable d'échafauder un avenir de quinze ans.

De ma proposition d'un petit resto dans les environs de l'unif, elle dériva sur un "deux étoiles" qui en fait en valait trois, mais cela n'avais pas encore été annoncé. J'allais lui parler de l'état de mes finances quand elle me devança en me parlant de dîner d'affaires et de note de frais. Je me suis donc retrouvé dans l'habit du dimanche de Maïsti que j'avais fait réajuster par une de mes soeurs et elle, je la retrouvais dans ce restaurant, dont heureusement aucun membre du personnel ne m'avait vu descendre du bus, et pour cause, j'en étais descendu un avant.

Le repas se passa en souvenirs, souvenir d'abord commun, puis souvenir personnel d'une vie dite commune, pour terminer sur la vie de chacun de ses deux dernières années.

Dessert et café servirent à l'exposé du problème: Maïsti, Phélis, moi, les enfants, surtout les enfants. Vu le testament, je pouvais les lâcher du jour au lendemain dans les bras de leur famille ou d'association d'orphelins, mais ça je le refusais. Il y avait sûrement quelque chose d'autre à trouver. Et malgré mon changement durant ces années, je considérais que c'était Ephira qui me connaissait le mieux, et que c'était elle qui avait le plus de chance de trouver la solution.

A la fin du pousse-café, elle me dit :

Je pense avoir trouvé,

et je dû attendre tout le trajet jusqu'au bistrot de notre jeunesse pour qu'elle me dise ce qu'il en était.

Le mariage. Elle me proposait le mariage, du moins certaines fonctions du mariage : vie commune, avoir des enfants, avoir une maison, et tatati et tatata. Elle apportait l'argent pour la vie commune; moi, les enfants; et eux-mêmes la maison; le reste se ferait au fur et à mesure. Qu'avais-je à dire ? Rien, ou plutôt si, j'avais à dire :

Oui,

ce que je fis après trois jours.

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Contrairement à nos prévisions, c'est Epiphanie qui partit la première lors de ses dix-huit ans; Frédéric, bien qu'étant presque autarcique, partit un an plus tard. Notre ménage ayant tenu dix-sept ans grâce aux enfants, il craqua trois mois après le départ de Frédéric.

Nous "eûmes" trois petits-enfants, Méliandre, Martin et Maïsti, Maïsti en souvenir de son grand-père, fondateur de l'Activisme Passif.

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