La disparition de Pierre Fader.

Une version de Tangis.

Pierre Fader travaillait dans notre bureau depuis plus de dix ans. Alors que pour nous autres, la somme de nos années d'ancienneté n'arrivait qu'à neuf, ce qui divisé par quatre nous faisait une moyenne d'un peu plus de deux. Moi, le plus ancien des "petits jeunes", en avait trois et demi, et j'avais toujours considéré Pierre comme faisant partie des meubles. Je me suis souvent dit qu'il ne partirait qu'en même temps que ceux-ci, mais ce futur que j'essayais de modeler à mon propre agrément, refusa mes prédictions.

Il disait avoir dans les quarante ans, peut-être moins, peut-être plus, ou peut-être..., avec lui rien n'était jamais précis. Du moins, rien n'était jamais précis en ce qui concernait sa personne; car au niveau boulot, il n'y avait rien à lui reprocher. Il faisait son travail avec de temps à autre des erreurs qui prouvaient bien qu'il était humain. En fait, dès qu'on discutait avec lui de sa vie personnelle, il devenait vague, éludait les questions ou les tournait pour ramener les réponses à ce qui touchait au boulot. J'ai eu l'impression que ce comportement se faisait de plus en plus fort; qu'au début où je travaillais avec lui il était plus prolixe; mais qu'avec le temps, il devenait taiseux. Taiseux, je le précise bien sur sa vie personnelle; car au niveau boulot, il n'y avait rien à lui reprocher. Si j'essayais de me rappeler ce qu'il m'avait dit, il y a longtemps, sur sa famille par exemple, je me souvenais qu'il avait deux enfants, et qu'à eux trois, ils jouaient souvent ensemble au Monopoly, et qu'il perdait souvent parce qu'il était le plus jeune et ... Ces contradictions n'arrêtaient pas, chaque fois que j'essayais de me souvenir de ce qu'il m'avait dit, je mélangeais plusieurs de ses dires et ne savais plus qui était quoi. Pendant six mois, j'avais bien essayé de noter ce qu'il me disait, mais à chaque relecture, j'étais obligé de corriger des contradictions, ce qui en amenait d'autres. Pour finir j'ai tout jeté et l'ai regretté après, comme chaque fois que je jette quelque chose.

Notre horaire officiel était de huit heure et demi à cinq heure et demi avec une heure à midi. Cet horaire, il était le seul à le respecter, nous nous arrivions bien plus tard, et pour être sûr de ne pas nous surmener, nous partions bien plus tôt. Pourquoi respectait-il cet horaire alors que même le patron faisait comme nous. Peut-être qu'il n'avait rien d'autre à faire, quoiqu'il prenait quand même toutes ses vacances. C'était un des innombrables mystères du phénomène Pierre Fader.

Il ne partit donc pas avec les meubles, même pas avec la civière accrochée au mur; les ambulanciers ayant apporté la leur. On apprit trois heures plus tard que sa chute risquait d'être mortelle, et encore deux heures plus tard que sa chute, qui avait causé une fracture de la colonne vertébrale, ne risquait plus d'être quoique ce soit mais avait été mortelle. Pierre Fader, suite à ses blessures, était décédé à l'hôpital.

Pierre disparut, cela fit un vide dans notre bureau; vide que je supportais d'ailleurs assez mal. Nous avons alors appelé le service du personnel pour avoir son adresse et envoyer un faire-part, quoique nous ne savions pas très bien à qui l'envoyer, peut-être à quelqu'un de sa famille s'il en avait une. Mais le service n'avait pas le temps de s'occuper de nous, il était actuellement à la recherche de l'existence de Pierre Fader dans le publique, car aucune référence n'existait ou concordait; téléphone, adresse, numéro de compte en banque étaient "faux" ou inexistant. Après une quinzaine de jours il fallait se rendre à l'évidence, Pierre Fader n'existait pas, il n'existait pas du moins dans sa vie privée; car dans la vie professionnelle, on avait rien à lui reprocher, tous ses contrats et papiers étaient signés et en règle.

Pierre Fader était parvenu à séparer totalement sa vie privée et professionnelle, du moins de notre point de vue, du point de vue de ses connaissances privées, peut-être pas. Nous ne savions rien de ses occupations personnelles ou de ses amis. Peut-être que cette dissociation était tel, que même lui n'en savait rien ? Je ne sais si j'y arriverai un jour, mais j'aimerais bien faire comme lui.

Un morceau de l'histoire de la famille de Pierre Fader

Ils s'étaient rencontrés il y avait de cela vingt ans; elle était l'amie de sa soeur, lui était le frère d'une de ses amies. De deux ans son cadet, il était un peu perdu dans les connaissances de sa soeur. Il avait en fait un léger manque de maturité par rapport au groupe, mais cela faisait son charme, car continuellement, il passait de réaction de son âge, à celle de l'âge du groupe.

Il la rencontra à l'occasion d'un cinéma quelconque et la revit régulièrement. Elle de même. Les mois passèrent, les discussions s'allongèrent passant du simple "bonjour" à la théorie de la relativité restreinte de la taille des champignons des bois du nord du pays. Mais Pierre se devait d'être plus mature dans ce groupe, et passait son temps à cacher une partie de sa vie pour paraître plus mystérieux. Vadolia ne voulant le blesser, se garda bien de lui poser trop de questions sur cette partie de sa vie. De ce qui était donc un jeu devint après leur mariage un mode de vie. Les enfants devenus grands surent seulement qu'ils étaient les fils de quelqu'un qui travaillait de huit heure et demi à cinq heure et demi, et apprirent surtout à ne pas poser de questions.

Un soir, Pierre ne rentra pas. Comme cela ne s'était jamais passé précédemment, car s'il l'avait déjà fait il prévenait toujours, Vadolia après quelques réflexions conclu rapidement à un événement grave. Elle prit donc deux somnifères chaque jour; et, excepté le ménage pour ses enfants, elle passa alors le plus rapidement possibles de son lieu de travail à sa chambre; et ce, pendant plus d'une semaine.

Pierre, on ne sait trop pourquoi mais par prémonition peut-être, avait tout mis au nom de Vadolia, jusqu'au nom des enfants. Ce qui fit qu'aucun problème administratif ne lui fut posé par la disparition de son mari. Elle ne reçut aucune lettre de l'employeur de Pierre, s'il en avait un, ce qui n'avait rien d'étonnant, vu qu'elle supposait à raison une attitude réciproque de Pierre envers ses connaissances professionnelles.

Les années passèrent...

Trois ans après sa disparition, elle eut des "nouvelles" de Pierre.

Une version de Vadolia.

C'était à l'occasion de l'anniversaire de mon fils que je l'ai rencontré. Il venait d'avoir vingt ans, et avait organisé comme chaque année une soirée à laquelle j'étais naturellement indésirable, mais je restais quand même la première heure pour dévisager les premiers arrivants, et juger les fréquentations de mon fils. C'était sans doute un des plus âgés de ceux-ci, et c'est peut-être pour ça que je m'en suis approché si facilement, ayant sans doute moins peur de passer pour la "vieille" à ses yeux. Mais si je l'ai approché, c'est que plus que les autres, je le voyais regarder, si pas analyser, le salon et tous les objets qu'il contenait.

Je lui ai dit alors :

Quelque chose vous intrigue ?

Il n'a pas répondu, comme s'il n'avait pas entendu; J'ai alors répété ma question et je l'entendis répondre :

J'ai entendu..., mais je ne trouve pas.

...

Une impression de déjà vu..., mais je ne trouve pas. Peut-être plus tard.

Puis, sortant de ces pensées, il m'a regardée, ce qu'il n'avait pas encore fait, et me dit en désignant mon fils :

Mélios, un ami !

Je sais,.. Je suis sa mère.

Etonnant, non ?

Un léger sourire retenu dissimulait un humour qui n'était plus à ma portée, j'en conclus trop rapidement qu'un monde m'échappait et je fis de même, fuyant cette pièce et la maison qui la contenait un quart d'heure avant mes prévisions.

J'y suis retournée vers une heure du matin, il restait encore une dizaine de personne dont une que j'avais fui précédemment. Je ne pensais que traverser le salon sous leurs regards indifférents pour me rendre dans ma chambre. Mais lui, toujours le même, dit tout en regardant l'assemblée :

Vadolia, une amie.

Rire, stupéfaction, regard noir de Mélios, mais mouvements dans le cercle, me laissant une place à côté du même sourire que tout à l'heure. En écoutant les remarques pendant la traversées dangereuse de mon salon rempli de cadavre de bouteille, j'appris qu'il s'appelait "Tangis".

Il me regarda, regarda le salon et son contenu, revint à moi et dit :

Je n'ai pas encore trouvé..., mais je pense que c'est plus l'arrangement des objets que les objets eux-mêmes que je connais, mais où es-je vu cet arrangement ? Mystère et boule de gomme !

Je regardais alors moi aussi cette pièce, dans laquelle je vivais depuis bientôt quinze ans, et dit :

C'est un arrangement de mon mari, du moins indirectement. Pierre dessinait beaucoup d'intérieur, il les imaginait puis les dessinait. Pour passer son temps disait-il. Ce salon, il a du le dessiner une centaine de fois. C'est dans plusieurs de ses dessins que j'ai puisé cet arrangement.

La conversation partit sur ce sujet, décortiquant l'emplacement des cadres, des meubles, et des différents objets décoratifs. Une demi-heure après, nous montions dans ma chambre pour passer en revue tous les dessins de Pierre, au grand soulagement de mon fils et de ses amis. Après trois ou quatre dessins, Tangis me montra la signature presque illisible et marmonna :

Pierre Fader, Pierre Fader, Pierre Fader, Pierre Fader, Pierre Fader, Pierre Fader, Pierre Fader, Pierre Fader, Pierre Fader, Pierre Fader...

Il répéta ce nom avec différentes intonations, comme s'il cherchait quelque chose de lointain; moi, cela faisait longtemps que j'avais abandonné.

Pierre Fader, j'ai travaillé avec un Pierre Fader à l'I.N.O., l'Institut National des Ordres...

Il me regarda pour me demander confirmation, mais je ne pus que lui exprimer mon ignorance sur le travail de mon mari, seulement qu'il avait disparu, il y avait plus de trois ans. Il me dit alors :

J'ai quitté l'Ihèno il y a trois ans. Je ne sais plus très bien pourquoi, mais le Pierre Fader qui y travaillait l'avait quitté légèrement avant moi, mais je ne me souviens plus de son départ. Il m'a marqué mais... J'ai travaillé longtemps avec lui au moins... Il avait quelque chose d'étrange, de caché, comme si... Jamais il... Je ne sais plus, c'est très vague. Je crois que c'est le bureau de votre mari que j'ai revu en bas, mais c'est plus une déduction qu'une impression,... Tout est flou.

Mon mari, il avait l'air certain que c'était lui. J'ai fini par être d'accord, mais cela ne changeait rien. Ces souvenirs étaient trop flous pour servir à quoique ce soit. Et même s'il avait pu servir, cela m'apporterait quoi. Il est redescendu, songeur, et, de ma fenêtre, je le vis sortir presqu'immédiatement.

Depuis lors, je le revois de temps à autre. Mais à force d'oublier tout ce qui touche à Pierre Fader, je crois qu'il ne sait même plus si j'ai eu un mari ou non. Il m'a l'air tout doucement de se créer une deuxième vie, de devenir comme mon mari.


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