Elles.

à Arianne

Elle roulait, du verbe rouler. Etait-ce une passion, une folie ou autre chose, je ne l'ai jamais su. Sa vie se limitait à la route, toutes les routes possibles. Les routes faites de terre, de macadam ou de béton cela l'importait peu. Une autoroute à quatre bandes remplies ou vide de voiture, un chemin de campagne boueux rempli de flaques d'eau ou de nids de poule, cela lui était indifférant.

Rouler était l'important.

Battant des records de vitesse sur les autoroutes, allemandes ou se traînant sur les chemins de terre grecs, tant qu'elle parvenait à rouler, cela suffisait.

Si le bitume avait l'avantage du prévisible, elle ne dédaignait jamais les chemins de campagne faits de tôles ondulées ou de boue suivant le temps; et s'il pleuvait de trop, son cric et quelques planches la sortaient toujours d'affaires.

Dire que sa vie s'était limitée à rouler était exagéré, à trente ans cela n'en faisait que dix d'utile. Dix ans, non pas à se déplacer mais à vivre en voiture, dix ans, le tiers de sa vie à s'assimiler plus à un concept mouvant qu'à un être humain.

Elle n'avait jamais trompé ses voitures, quitte à rouler seule, en parallèle avec une autre voiture, 300 kilomètres durant, pour arriver en banlieue pour se changer les idées. Ses voitures ne l'avaient jamais trompée, si plus d'une étaient mortes sur une bande d'accotement, c'était avec noblesse, prévenant l'amante au volant de ses signes de faiblesses et de sa mort prochaine.

Sa dernière voiture était du type break, grande et spacieuse, elle s'y trouvait en générale seule quoique personne ne dédaignait y rentrer.

Si elle acceptait un maximum de monde, cela avait un arrière-gout serrant la gorge. Sa voiture ne répondait pas comme d'habitude, ses amortisseurs trop compressés ne parvenaient plus à amortir comme il fallait, malgré sa dextérité à lier le régime du moteur et le changement de vitesse, les reprises n'étaient plus elles-mêmes, les freins plus employés, s'échauffaient rapidement et diminuaient la souplesse de sa conduite.

Tous ses symptômes, elle en connaissait l'origine et cela la chagrinait, c'est peut-être cela qui lui donnait son air triste au volant tant apprécié par ses amis lorsqu'elle souriait.

Elle avait compris que sa voiture était plus fidèle qu'elle. Que sa voiture faisait l'amour avec elle, son amante aux commandes, mais que l'exhibitionnisme la gênait. Que si elle ne l'avait jamais trompée avec une autre voiture, elle s'abaissait à avoir des amis et parfois des petits. Toutes ses idées, toute cette compréhension, elle l'acquit au courant de ces derniers mois. Cela la rendit de plus en plus fermée, son visage se durcissait avec un air légèrement de tristesse qui contrastait avec une joie de vivre qu'elle n'avait pas encore perdue. Bien des hommes et des femmes la désirèrent, mais de moins en moins vécurent quelque temps avec elle, et la durée de ce temps diminuait de plus en plus.

Sa dualité augmentait. Après avoir lâché sa famille et ses amis, elle lâcha son travail.

A partir de ce troisième divorce, elles savaient qu'elles allaient mourir.

*

*     *

Je ne sais pas pourquoi elles me prirent comme témoin, témoin d'un mariage morbide. Elles vinrent me chercher au petit matin, m'appelant comme d'habitude par un coup de klaxon. Je descendis rapidement, j'avais en effet vu la lueur de désespoir dans leurs yeux à elles.

L'a_mour_ir était proche.

Il pleuvait, les gouttes d'eau devaient sans doute couler sur les phares de la voiture pour simuler les pleurs que je voyais couler des yeux sur les joues de son amante.

M'asseyant sur-à coté d'elles, elles me dirent sur un fond de ronronnement de moteur :

Ta Mister-Cash.

La carte de banque donnée, l'énergie du désespoir nous tirèrent deux cents mètres plus loin.

Une station d'essence les abreuva et nous conduisit à une autre station, quelques centaines de kilomètres plus loin.

J'étais toujours là, à regarder la route comme elles.

Ces journées, nous les avons passées sur toutes les routes d'Europe. Plus d'une fois, nous sommes repassés sur les mêmes routes, en général sur la même bande, celle de gauche. Nous nous arrêtions quelques heures par nuit pour dormir, parfois dans un garage pendant que le propriétaire faisait z'une beauté à ce qui nous servait de chambre.

Pendant une dizaine de jours, ma carte se faisait avaler et recracher par un appareil en échange de différentes nourritures.

Puis, le dernier jour, elles s'arrêtèrent au bord de l'autoroute, me rendirent ma carte et sur un fond de ronronnement de moteur, elles me dirent :

Elle est vide.

Je ne savais pas encore pourquoi mais il fallait descendre, je le sentais.

Au bord de l'autoroute, je les vis partir pour revenir une minute après.

Mais pas dans le bon sens.

Sur la même bande.

Devant moi.

Elles firent un frontal.

Je suis rentré chez moi, j'ai pleuré.

Parfois, je me dis que je m'achèterais bien une voiture.

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