Ils mourraient, depuis toujours, ils mourraient; c'en était presque devenu une habitude de mourir pour eux. Et pourtant, ils n'avaient rien demandé, ils n'avaient pas demandé de mourir, ils n'avaient même pas demandé de vivre. C'est là-dessus d'ailleurs que bien des choses allaient jouer, sur le fait que s'ils n'avaient pas été vivant, ils ne pouvaient pas mourir.
Ce "ils", c'est naturellement le pronom personnel qui se rapporte au titre; ce "ils", c'est naturellement "les enfants", les enfants du monde entier, les enfants de toutes races, races humaines ou assimilées, les autres races n'étant qu'une fois de plus négligeable; ce "ils", c'est les enfants qui meurent de la peste sous le regard impuissant de docteur Rieux, ce "ils", c'est les enfants de bourgeois ou d'apôtres qui sont les mêmes, surtout face à la mort, ce "ils", c'est les enfants ne pouvant habiter qu'avec leurs parents à Hiroshima ou bien Bophal; ce "ils", c'est deux soeurs triplées mortes pour la survie de leur soeur mais surtout de leur mère; ce "ils", c'est les enfants morts avant, pendant, après leurs naissances; ce "ils", c'est ... Qu'importe les raisons, les explications, les excuses, ils mourraient alors qu'ils n'avaient rien demandé, ils mourraient alors qu'ils n'avaient même pas demandé de vivre.
Mais ce "ils", ce n'est pas un ensemble bien fermé, ce "ils", c'est une somme de "il" ou "elle" qui ne se connaisse pas. Ainsi ce qu'il allait advenir ne dépendait pas d'une volonté très net, cela allait émerger d'une histoire humaine propre à générer bien d'étrangeté.
Différentes formes de cette volonté diffuse de ne plus mourir s'étaient déjà montrées sur terre, mais sans résultat; c'est cette absence de résultat qui laissait toujours l'humanité dans la croyance que ces morts étaient sans grande importance. Mais c'est le choc qu'éprouva la population face à la croix qui inscrit pour la première fois et pour toujours dans des cervelles trop vide que ce "ils", ces enfants, ses enfants ne pouvaient plus mourir.
La première croix, celle d'un enfant mort, tué par un frère jaloux, la première croix n'aurait pas eux d'impact dans le nord de la chine, mais pas en AS. Que le premier bébé crucifié, c'est à dire retrouvé sur une croix, fut le frère d'un allié du Mal, n'est pas non plus fruit du hasard. Car ce Mal était aussi responsable du mutisme d'une ville, ville qui avait aussi des enfants. Cette croix, sur laquelle se trouvait ce bébé, vue pour la première fois dans un magasin de science occulte, était le premier cri de ce "ils", de ces enfants morts sans savoir pourquoi ils mourraient, sans savoir pourquoi ils avaient vécu.
Et ces croix, qui était aussi le symbole d'un fils mort, il y a de cela deux Mil ans, apparurent de plus en plus sur ce continent, continent susceptible à ce symbole. Ces croix, dont sur chacune d'elle se trouvait un bébé mort, finirent par envahir le monde entier, mais "envahir" est un mot de la presse, car le monde leur appartenait autant qu'à leurs parents. Pour eux, il n'était pas question d'envahir, ils étaient morts. On ne savait pas d'où elles venaient, elles apparaissaient simplement dans des endroits inoccupés sur divers étalages.
Les parents crièrent alors :
Mais ce n'est pas de notre faute s'"ils" meurent dans de fausses couches.
Mais ce n'est pas de notre faute s'"ils" meurent en naissant
Mais ce n'est pas de notre faute s'"ils" meurent de la peste sous l'oeil impuissant du docteur Rieux.
Mais ce n'est pas de notre faute s'"ils" meurent de...
Non, ce n'était pas toujours de leurs fautes, mais les croix continuaient d'apparaître d'"on en sait s'où".
Non, ce n'était pas toujours de leurs fautes, mais "ils", ces enfants, continuaient de mourir.