à Christine
L'ermite du quartier. Il y a longtemps on aurait pu l'appeler "l'ermite du quartier". Mais il y a longtemps, il y avait des quartiers, il y avait des ermites des quartiers. Maintenant il n'y avait qu'une ville, ville tellement grande que les viles, les autres villes au loin, n'étaient considérées, que faisant partie de la grande banlieue.
Dans cette ville, l'anonymat était de règle, ou presque. On ne connaissait pas son voisin, et si par hasard on le connaissait quand même, ce n'était pas comme voisin, mais comme collègue de bureau, beau-frère, ou parent d'enfants. Car les enfants allaient encore et toujours à l'école, ils allaient encore et toujours dans une école près de chez eux, et créaient encore et toujours des bandes d'enfants, criant dans les rues.
Dans la rue, il y avait aussi un homme, qui n'y était pas souvent. Il serait osé de dire qu'on le voyait aller simplement de son appartement à l'usine, de l'usine à son appartement, car plus personne ne faisait attention à ce qui se passait dans la rue. Mais dans "personne" se cache l'adulte, car pour désigner un adulte on dit "une personne" ou "une grande personne", et dans ce mot, l'enfant est exclu. Et c'est pourquoi un enfant avait vu cet homme aller de son appartement à l'usine et de l'usine à son appartement. A force de le voir, il se mit à le regarder et un jour à l'aborder.
Pardon, monsieur, dit-il, pourquoi les oiseaux y touchent les fils électriques sans se faire mal.
L'homme ne sut répondre, pas parce qu'il ne savait pas la réponse, loin de là, mais parce qu'il ne savait plus ce qu'était un enfant, il ne savait plus ce qu'il fallait répondre, il se souvenait bien qu'il y a longtemps, il en avait été un, mais c'était il y a longtemps (ou bien j'ai oublié, ou il sentait pas bon !), Oui, c'était il y a longtemps et c'est ce qu'il répondit :
Oui, il y a longtemps !
et repartit.
La semaine suivante, car c'était un mercredi qu'il avait vu l'homme, il osa encore l'aborder. Comme son institutrice lui avait expliqué, les oiseaux ne se faisaient pas mal car ils étaient dans les airs et qu'ils ne touchaient qu'un fil à la fois; il avait touché un fil de barrière électrique en sautant en l'air et avait quand même reçu une décharge. Depuis cette expérience, il avait laissé tomber ses préoccupations pour s'intéresser à ce que faisait le monde autour de lui, monde qui n'avait pas fort l'air de s'occuper de lui, l'enfant, ni de lui, le monde. Il commença par l'homme qui avait un passé puisqu'il avait répondu :
Oui, il y a longtemps.
Il osa donc encore l'aborder et lui demanda :
Que faites-vous dans la grande usine.
Et l'homme lui répondit simplement :
Des robots.
Aaaah ! Et pourquoi faire ?
Pour construire des autres robots.
Aaaah !...
L'enfant reparti, parla à plein de gens dont ses parents d'un monsieur qui faisait des robots qui faisaient des robots. Mais il le disait, il ne l'écrivait pas. Et les gens crûrent que l'enfant bégayait, qu'il répétait deux fois la même chose.
Son père lisait le journal, et sa mère, faisant la vaisselle, engueulait son père, après ils regardaient la télé et allaient dormir. L'enfant se demandait bien quel journal l'homme lisait, quel film il regardait et s'il se faisait engueuler par sa femme. Il le lui demanda la semaine suivante. L'homme, d'abord troublé, hésita puis répondit :
Je ne fais rien de tout cela.
Mais alors, que fait vous le soir chez vous ?
Et l'homme eu peur, l'homme eu peur de dire comment il passait son temps, comment il parvenait à passer sa vie dans son appartement, dans l'usine et dans les trois rues qui les séparaient. Depuis bien des années, il n'avait vécu ailleurs. Voyant le magasin de jouets derrière l'enfant, il dit :
Des marionnettes.
Des marionnettes ?
Des marionnettes !, comme dans la vitrine, mais des qui bougent.
Comme Goldorak ?
Non,
dit-il,
pas des dessins animés, des marionnettes qui bougent toutes seules, sans la main, comme on faisait des automates il y a longtemps.
Je peux en voir ?, s'émerveilla l'infant.
Mais je ne les ai pas encore finies.
Et quant elles seront finies.
Oui !, Oui, certainement.
Qu'ai-je dit
pensa-t-il en s'éloignant de l'enfant tout souriant. Comment pourrait-il lui montrer ce qu'il ne faisait pas, passionner par une création inconnue de tous, création qui lui prenait tous ses loisirs. Mais pouvait-il décevoir l'enfant qui ne lui avait que posé des questions, et qui ne s'attendait pas à des mensonges comme réponses, des sornettes, ou même des histoires pour rester poli. Il se dit alors qu'il allait donc lui raconter des histoires, des histoires pour gagner du temps. Il montra à l'enfant comment on pouvait articuler la marionnette du magasin, il trouva dans des brocantes, de vielles poupées mécaniques, lui expliquant ce qu'il fallait améliorer, ce qui pouvait être récupéré, ce qui devait être jeté, ce qui pouvait inspiré, ce qui pouvait... ce qui...
L'enfant, sous la pression des autres à qui il racontait son émerveillement, lui demanda un jour :
Mais quelle différence y a-t-il entre un robot et un automate ?
Aucune lui répondit-il rêveur, si ce n'est que pour certaines personnes, il y en a un qui est utile, et l'autre pas; pour d'autres personnes, c'est l'inverse.
Un autre jour, il lui montra une marionnette capable de boire un verre d'eau, il lui dit que c'était sa première réalisation qu'il avait faite il y longtemps, et qu'il l'avait retrouvée, par hasard, dans un coffre. En fait, il l'avait terminée à quatre heure du mat pour l'offrir à l'enfant.
*
* *
Les années passèrent, l'homme se mit à vendre des marionnettes qui bougeaient toutes seules. Il finit par laisser tomber son travail à l'usine pour créer un atelier chez lui, et engagea finalement du personnel.
Il attendit alors avec angoisse la venue de l'enfant, devenu grand, qui voulait travailler chez lui. Angoisse, car chez lui, il y avait toujours une pièce contenant tout ce qu'il avait commencé, avant la venue de l'enfant dans sa vie, et qu'il n'ait pas osé dire.
L'adolescent arriva, vu la pièce, entendit l'homme expliquer un morceau de vie ou de folie d'avant les marionnettes, et conclu qu'en effet, c'était bien une folie, qu'il valait mieux tout virer et récupérer cette pièce pour agrandir l'atelier. Ce que l'homme fit.
La première réalisation de l'adolescent fut un homme, taille réelle, cet homme ne parlait pas, cela ne servait à rien; cet homme n'entendait rien, cela ne servait à rien; cet homme ne voyait rien, cela ne servait à rien. Il pouvait marcher, il pouvait aller trois rues plus loin, sonner à une usine désaffectée de robots, et sans attendre la réponse qui ne viendrait jamais, revenir à l'atelier.
Un enfant, un peu plus loin, le vit aller, revenir, s'étonna de cette personne qu'il n'avait jamais vue, quoiqu'elle lui rappelait quelqu'un, mais s'étonna surtout qu'un homme, qu'il n'avait jamais vu, puisse passer inaperçu, comme s'il appartenait depuis toujours au paysage.