2° partie
Utilisateur
à Jean-Louis
Enfant désiré
Enfant né-créé
Enfant seul
Abandonné par ses parents
Brugmann.
Premier hôpital de Bruxelles
Bruxelles.
Capitale d'une Europe mort-née
Brugmann.
Seul hôpital entouré de verdure suffisamment proche du centre de l'Europe, pour accueillir les parents les plus évolués de la planète, les plus dépravés disent certains.
Seul hôpital à la surface si accueillante alors que dans ses caves, son ventre, des milliers d'enfants, de larves, sont en gestation.
Seul hôpital à n'avoir aucun décès faute de patient.
Seul hôpital à avoir plus de sorties que d'entrées.
Car Brugmanne, écrit depuis lors avec un "e" non muet, est la plus grande maternité du monde. Des quatre coins de l'Europe les gens accourent pour venir chercher leur enfant. Leur enfant à eux, à eux tout seul, pas aux autres et suprême jouissance, pas à un autre que l'on nommait avant conjoint.
Car Brugmanne est devenu la reine de ces fourmis qui s'appellent humains.
Car Brugmanne accouche de nombreux enfants dans le sens étroit de la phrase. Elle n'aide pas les mères à accoucher, elle accouche elle-même, elle accouche de centaines d'enfants par jour.
En visitant les caves, on peut apercevoir sur les portes différentes inscriptions dont deux classiques, la première est :
Création de volumes émotionnels.
C'est d'apparence un laboratoire classique de biologie. Des éprouvettes, par centaines, tapissant les murs, remplissent les étagères créant un labyrinthe, un labyrinthe aux murs plus fragiles que du papier, car chaque éprouvette cassée crée un trou, un trou dans l'espace émotionnel, espace plus durable que celui dans le papier, colmaté par une simple feuille. Car dans chaque éprouvette se trouve quelques cellules issues d'un oeuf. De ce contenu surgira un enfant, dont l'âge émotionnel est déjà adulte.
La seconde est :
Création de volumes matériels.
Là se trouvent d'énormes éprouvettes, ou de petits aquariums remplis de matières organiques desquels partent quelques tuyaux. Ce sont les ventres de la Mère Brugmanne. Des milliers d'organes gestatoires grandissant pendant plusieurs mois, et accouchant alors d'un enfant.
Grâce à l'imagination débridée des savants, la première femme faite de béton, d'acier, de verre, de plastique... a vu le jour; du moins un ventre de femme fait de béton, d'acier, de verre, de plastique... a vu le jour.
*
* *
Des archives trouvées dans les vieilles bibliothèques, c'est à dire des endroits où il existe des livres faits de papier, il a été possible de comprendre l'évolution des lois et des moeurs de certaines populations, et des cas particuliers de la reconnaissance parentale d'un enfant venant de naître. Deux éléments importants par rapport aux années antérieurs furent la contraception et la conception Omni In Vitro (O.I.V.), c'est à dire l'ectogenèse. Ces deux éléments permirent l'anéantissement scientifique du concept familial. Il n'était plus nécessaire pour avoir un enfant d'avoir un mâle et une femelle dans une même pièce au même moment et la naissance d'un enfant n'était plus la conséquence de la réalisation de ces quatre conditions. Il y eut alors séparation de nombreux concepts liés naturellement, dont les plus importantes furent l'éclatement de la cellule familiale, et la décorrélation de la reproduction, de l'amour dit physique par opposition à l'autre qui se trouve aussi dans la liste.
Cela a commencé au XXième Siècle, où existaient alors différentes méthodes semi-empiriques de contraception et aucune méthode OIV. Les législations faites par différents groupes d'hommes de haut niveau n'acceptaient que les enfants ayant un père et une mère mariés, ce qui n'était pas toujours le cas. La contraception féminine des années septante permit l'éclatement des concepts "Amour physique avec risque d'enfant" et "Mariage si enfant il y avait". La conception In Vitro permit dans un premier temps de traiter la stérilité et dans un deuxième, à l'aide de mères porteuses de pouvoir avoir un enfant sans répondre à la condition d'avoir un conjoint. Alors que socialement impensable, certains livres traitaient déjà de ce qui allait se passer. Il y eut à un certain moment une pénurie de mères porteuses. Une solution fut l'ectogenèse, c'est à dire de porter à terme l'enfant dans un récipient synthétique, cela n'ayant jamais réussi sur de petits mammifères, ce ne fut même pas sur l'homme. On pensa alors à des ventres de remplacement chez nos cousins les Singes. Cela se révéla déplorable mais prometteur. A coup de sécateurs et de colle, on remplaça l'ADN responsable des organes reproducteurs par des chaînes humaines; on obtint alors une guenon pouvant à l'aide d'appareillage médical, porter à terme un enfant humain. La manipulation des gènes permit d'inhiber la croissance des quatre membres des guenons, ce qui permit d'augmenter le rendement de ce qu'on appelait alors "Les grandes poules". Ces bustes de guenons sans bras ni jambes et à tête réduite furent en définitive remplacés par des bustes humains. Est-ce qu'à force de remplacer des chaînes de singes par des chaînes d'humains il ne restait rien du singe; ou bien est-ce que devançant la loi, certains généticiens ne travaillaient que sur des gènes humains ? Plus personne ne le sait. Comme prévu dans certains romans, la société humaine était parvenue à créer deux types d'humains, les originels et les pondeuses. Après quelques années, à force d'enlever les organes inutiles du buste, il ne restait que les organes gestatoires, et deux ou trois conduits permettant l'arrivée des matières premières.
Une autre voie fut la transplantation d'un utérus dans un homme pour pouvoir créer un hétérogyne. Mais les pères porteurs n'ayant pas la condition physique et morale pour ce genre de prouesse, ne donnèrent que des être malformés ou morts. Un rêve avait vécu. Un autre rêve, celui de l'égalité homme-femme avait lui aussi vécu; bien-que-l'on-disait-que-dans-certaines-cliniques-il-était-possible-que-peut-être....
*
* *
Sur la surface claire, il y a une autre surface plus petite au bord net, comme découpée dans une surface sombre par une ligne si mince qu'elle ne peut exister, mais si solide et si tendue comme une droite, que l'on ne peut découvrir aucune anicroche si petite soit elle dans cette découpe. Mais cette surface et cette ligne n'existent pas dans l'univers, l'univers au sens matériel du terme. Car dans son univers à elle, elle voit cette surface sombre posée sur le sol clair du haut de son lit. Sol ? Lit ?
Et là, elle reprend ses esprits et retombe dans ce premier univers, si lourd, si bruyant (Dring Dring), où un soleil éclatant dans un ciel bleu, permet à la table de projeter ses contours sur le sol et de faire croire à un univers plat. Car le sien est lourd et bruyant (Dring Dring).
Et là, elle reprend ses esprits. Le lourd s'explique par une quantité d'alcool bue jusqu'au matin, et le bruyant par quelqu'un sonnant à la porte.
Et là, elle reprend ses esprits, le lit est vide, du moins la partie droite; Gaïsti n'est pas là, c'est lui qui sonne en bas car il n'a plus la clé, car trois jours avant il a décidé de rompre. La rupture, dure et brutale, d'un homme fatigué de voir la même personne, d'un homme qu'elle a vu trois ans et qu'elle n'a plus vu depuis trois jours. Un homme qui sans le comprendre a rendu sa vie émotionnelle moyenne. Un an de joie avec ses hauts et ses bas, pour un jour de tristesse avec ses bas et ses hauts.
Mais il est en bas venant récupérer ses quelques affaires. Elle se lève, décroche le parlophone, pousse sur le bouton, va se vêtir d'un peignoir, s'assied et attend.
Gaïsti ouvre la porte, et comme un magicien lançant un sort de froid, il fait baisser la température de la pièce de plusieurs degrés. Le froid du couloir car malgré un ciel bleu et un soleil éclatant, c'est l'hiver. Un bonjour embarrassé car il est deux heure et qu'elle n'était pas censée être là pour cette dernière visite, sa soeur devant la remplacer. Mais elle avait la veille rejeté cet arrangement sans prévenir Gaïsti, par défi pensait-elle à ce moment; en fait parce qu'elle était saoule tout simplement. Elle voit dans un brouillard Gaïsti et un de ses amis remplir des caisses, les fermer et les descendre, pour elle en cinq minutes, pour eux en trois heures. Trois heures qu'elle a passé dans un fauteuil regardant tout et rien, d'un oeil fatigué. Elle finit par entendre :
Au revoir,
et la porte se fermer. Elle se dit :
Où vais-je m'asseoir,
car les fauteuils appartenaient à Gaïsti. Elle comprend alors qu'elle est dans un des fauteuils que Gaïsti n'a pas osé prendre, qu'il a tout repris sauf le fauteuil dans lequel elle était affalée, croyant qu'elle voulait le garder, mais n'osant lui demander.
Trouvant cela ridicule, elle partit d'un rire se changeant de temps à autre en larmes. Cela dura une seconde ou un jour elle ne le sait plus. Une nouvelle vie allait commencer faite de hasards et coups de tête. La stabilité avait vécu. Le désordre allait naître, naissait déjà. Elle voulait un foyer stable avec deux enfants, elle n'en aurait qu'un mais un à elle, un de elle, pas un enfant de la Mère Brugmanne, elle se trouverait un mâle qui refuserait la paternité et puis après, elle verrait bien.
*
* *
Au réveil, c'est un matin comme les autres, mais quelques secondes après, le bonheur envahit le cerveau car souvenirs et pensées affluent. Celles surtout lui disant de prendre l'avion pour aller chercher son enfant, car un bébé de quelques jours attend son père, là-bas au centre de l'Europe.
Des bébés de quelques jours attendent leur(s) parent(s), là-bas au centre de l'Europe.
Pour contenir sa joie, il a réglé sa matinée; réveil à huit heure, suivi de dix minutes de relaxation dans son lit avant sa toilette, et se vêtir. Un déjeuner simple avant de sortir de chez lui avec sous le bras un manteau chaud pour la descente de l'avion. Sa voiture avec quelques pièces de monnaie pour le parking de l'aéroport. Un chemin plus long peut-être que celui qu'il prend d'habitude mais sans feu rouge, ce qui lui permet de ne pas s'impatienter. L'aéroport.
Contrastant avec sa jeunesse, il s'étonne comme chaque fois qu'il prend l'avion de l'absence de contrôle, et se souvient du temps où les gens préféraient s'entre-tuer plutôt que de se suicider.
Il monte dans l'avion, s'assied, prend un livre mais ne parvient pas à s'y intéresser, le ferme comme ses yeux et pense à l'arrivée, se remémore son premier voyage il y a cinq ans déjà, alors qu'il allait chercher sa première fille et, extrapolant ce souvenir, il se voit déjà avec son fils, se voit vivre avec lui pendant cinq ans sachant que la réalité sera différente.
L'avion descend.
Les ceintures s'attachent.
L'avion se pose
Les ceintures se détachent.
Ouverture de la porte, les gens se lèvent, descendent et là, le changement intervient. Il y a un panneau de couleur mauve en plus indiquant d'une flèche la direction à prendre pour Brugmanne. Deux personnes quittent la file pour prendre ce couloir; il les suit. Couloir apaisant ou une dizaine de personnes viennent les rejoindre par divers affluents. Au bout, un bus avec indiqué successivement en différents alphabets "Brugmann". Pas de conducteur, pas de caisse, il monte et s'installe. Dix minutes après, le bus démarre sans conducteur et se retrouve à Brugmann un peu plus tard où tout redevient comme avant.
Il se remémore alors de nouveau le taxi qu'il a du prendre cinq ans auparavant, les embouteillages qu'il a endurés, le prix qu'il a payé, et le contraste avec la simplicité des événements qu'il vient de vivre.
L'accueil à gauche, le petit plan de l'hôpital qui lui permet de se diriger, le même que celui qu'il a dans sa poche vieux de cinq ans pris au cas où. Ce n'est plus le même pavillon; il est en effet déjà venu, et on lui donnera sans doute d'autres manuels du parfait père.
Salle d'attente où se trouvent des hommes de son âge venant chercher eux aussi un deuxième enfant. Son nom, il entend son nom, il se lève et voit une forme bouger, un infirmier, il le suit, un sac lourd, il reçoit un sac lourd, ce sont les livres remplis de conseils, d'obligations et d'interdictions, un autre paquet plus lourd encore que le premier mais qui bouge, son enfant, son deuxième enfant, il ne pense plus qu'à lui et sans y penser, il se retrouve chez lui. Le retour s'est passé automatiquement. Il est chez lui, attendant sa fille pour lui dire qu'il vient de lui acheter un petit frère.
*
* *
Ressemblant à un vol de milliers de lucioles, la pluie dû à l'éclairage des réverbères, scintille sous un ciel noir. Une nuit noire sans lune, grisée de temps à autre par un nuage. Trébuchant sur la première marche, il sent l'effet de l'alcool sur lui. Mettant plusieurs secondes à lire sa montre, il apprend qu'il est quatre heure, quatre heure du matin s'entend. Il lui reste trois heures à tirer avant de rentrer chez lui pour garder son rythme nocturne. Une rafale de vent lui apporte un peu de fraîcheur ainsi qu'un peu de pluie, lui rappelant qu'il est sous un porche et que trouver un autre café ne serait pas inutile. Péniblement, un pied devant l'autre, il avance, la figure basse, le corps essayant à tout instant de retrouver son équilibre. Un kilomètre sous une pluie légère, rafraîchissante mais surtout déprimante, mais qu'est-ce qui n'est pas déprimant dans un monde fait de travail et de nuits alcoolisées. Un monde où en un instant et deux pensées, on se retrouve commandant une bière sans y penser, ou se faisant servir une bière sans la demander, parce qu'on est déjà un habitué.
Mais il y a des soirs ... des soirs où malgré l'habitude, on ne peut vider son verre, des soirs où un trop plein d'alcools abrutit tellement, qu'on reste deux heures devant un verre que l'on vide d'habitude en dix minutes. Alors si on a assez de courage, on commande un café que l'on boit plus vite et, s'il est assez fort, il permet en général de se remettre de la bière mais aussi à la bière.
Le matin venu, il rentre chez lui, n'ayant prononcé parfois que les mots :
bière
et,
café
de nombreuses fois il est vrai. D'autre fois il "philosophe" seul ou avec d'autres piliers.
Il va dormir, il dort.
Il va travailler, il travaille.
Il va boire, il boit.
Les deux premières phrases sont longues à se réaliser, la dernière est courte à vivre.
Ressemblant à un vol de milliers de lucioles, la pluie dû à l'éclairage des réverbères, scintille sous un ciel noir. Une nuit noire sans lune, grisée de temps à autre par un nuage. Trébuchant sur la première marche, il sent l'effet de l'alcool sur lui. Mettant plusieurs secondes à lire sa montre, il apprend qu'il est quatre heure, quatre heure du matin s'entend. Il lui reste trois heures à tirer avant de rentrer chez lui pour garder son rythme nocturne. Une rafale de vent lui apporte un peu de fraîcheur ainsi qu'un peu de pluie, lui rappelant qu'il est sous un porche et que trouver un autre café ne serait pas inutile. Péniblement, un pied devant l'autre, il avance, la figure basse, le corps essayant à tout instant de retrouver son équilibre. Un kilomètre sous une pluie légère, rafraîchissante mais surtout déprimante mais qu'est-ce qui n'est pas déprimant dans un monde fait de travail et de nuits alcoolisées. Un monde où Cassandre ... Cassandre, il y a bien longtemps qu'on ne l'a plus appelé comme çà. C'était en Rhéto où son pessimisme réaliste avait Cassandre il se dit alors qu'il devrait écrire un livre "De la difficulté de suivre une pensée" et qui Cassandre il lève la tête et se retournant voit une ombre le regarder.
Cheveux noirs, silhouette à la Coca-Cola, une femme, une connaissance, vieille sans doute, vu que c'est elle qui l'appelle Cassandre, et ses propres pensées. En cherchant, creusant sa mémoire, il trouve "Fidhénie". Une amie d'unif qu'il n'a plus vu depuis ... depuis ... trop compliqué. Ah oui, un sourire, il faut un sourire et, grimaçant il parvient en tirant sur la joue droite puis la gauche, rectifiant la droite, à simuler ce qu'on appelle un sourire et qui veut dire :
Oh que je suis content de te revoir,
sans oublier de dire cette phrase le plus platement possible. Mais Fidhénie en rit; une personne qui met dix minutes à exprimer si peu de chose lui plaît. Et du coup de la phrase magique :
Je t'offre un verre,
ils s'engouffrent dans le premier café venu où, "Oh joie", il peut dire :
Une bière
avant qu'on ne la lui serve et étonnement, il entend :
Deux cafés,
puis, lui parlant, elle ajoute :
Entre deux bières, c'est assez efficace.
Elle avait l'air de s'y connaître.
Ils discutent de tout, de rien, des années passées, des années communes vécues à l'université. Ils se connaissaient peu, satellites d'un groupe, ils suivaient, proposaient rarement; leurs discussions superficielles d'antan les avaient plus éloignés que rapprochés. Un malaise grandissant après deux minutes de tête à tête ne peut être apaisé que par la venue d'une tierce, personne ou la décision subite de l'un d'eux d'avoir "quelque chose" d'important à faire.
Ils essayent un moment de retrouver l'origine de cette incompréhension entre eux deux, mais la banalité de leurs rapports n'a probablement pas laissé suffisamment de souvenirs.
*
* *
Le réveil fut pénible mais contrairement aux habitudes, il n'avait pas la gueule de bois et puis, quelque chose clochait, plus exactement deux choses. Il ne faisait pas étouffant et ce n'était pas son réveille-matin qui l'avait sortit du sommeil. Et là apparut la solution, Fidhénie, il se souvenait de sa nuit. Passant d'un café à l'autre, il avait rencontré Fidhénie, avait passé le reste de la nuit à discuter avec elle jusqu'à tôt le matin, et ils étaient alors rentrés dans son immeuble pour y boire un dernier café, chacun connaissant la suite du programme. Après deux volées d'escaliers, ils avaient débouché dans un appartement curieusement aménagé, avec entre autres dans le salon, uniquement un fauteuil. Pas d'armoire, pas de table. En pièce siamoise du salon, la chambre; avec à droite le lit défait, d'un coté seulement. A gauche du lit, une caisse en bois retournée servant de table de chevet avec posés dessus un réveille-matin électronique, un livre usé, "La dentellière", un tube d'aspirine et d'autres affaires classiques. Plus à gauche, une chaîne HIFI quelconque dans un meuble métallique à porte de verre contenant des disques et des cassettes. A droite du lit, moins d'espace rempli de linge sale traînant par terre. Le fond de la chambre est une grande baie vitrée avec une porte donnant sur une terrasse en béton recouverte d'un carrelage ocre. A gauche de la pièce, le bureau fait d'une planche et de deux tréteaux et par-dessus des livres entassés n'importe comment. Au-dessus du bureau, des étagères supportant beaucoup de livres de poche rangés. A droite du bureau, un tableau représentant un nu féminin probablement assis sur un coin de chaise. Un peu partout sur les murs, différentes affiches de théâtre, film, concert, publicité ayant d'après lui un fond artistique certain et voulu, car certaines affiches ont été découpées, censurant ainsi leur message.
La cuisine était plus classique, une table, deux chaises dont une assortie à la table. Une cafetière préparée qu'elle alluma tout de suite en l'invitant en même temps à s'asseoir. Elle sortit une deuxième tasse, la première ainsi que le sucre et la cuillère étaient déjà préparés. La deuxième cuillère en main, elle prit de l'autre sa tasse et après avoir jeté le sucre, elle la remplit avec deux cuillerées de sel et voyant l'étonnement de Cassandre elle dit :
Pour dégueuler,
puis d'un air imposant avec une cuillère déjà remplie :
Et toi ?
Une seule,
osa-t-il répondre. Les deux tasses servies, elle refait du café en disant :
Pour du vrai.
Cela fait, elle s'assied, boit son café et dit :
Ca ne va pas tarder ... Ca y est.
Elle se lève, disparaît dans le couloir. Attente, bruit de chasse, retour.
A toi maintenant,
dit-elle en se resservant une deuxième tasse,
La vraie.
Cassandre, hésitant, boit plus lentement avec une grimace prouvant son dégoût, et montrant que pour lui l'effet se fera moins attendre.
Et le deuxième tour de manège vint.
Pause.
Assis face à face, Cassandre et Fidhénie boivent petit à petit leurs cafés, et d'un même regard tendent leurs mains vers l'autre, se touchent, se lèvent, et laissant un fond de café fumant dans une des tasses, s'embrassent.
Ils mettront une heure à se déshabiller de la cuisine à la chambre, une heure à rester sur un lit défait dès leur arrivée, une minute à s'endormir en n'oubliant pas de débrancher le réveille-matin.
Ce qui expliquait les impressions à son réveil, il faisait frais car il était déjà sept heure du soir et non deux heure de l'après-midi, heure habituelle à laquelle il sortait du lit. De la porte, il entendit une voix lointaine et assourdissante lui annonçant la qualité d'une première tasse de café sucré. Il se leva, voulut s'habiller et rit en voyant les vêtements éparpillés le long du couloir et surtout, imaginant la scène : la cuisine, Fidhénie assise nue, et lui entrant en col cravate.
*
* *
Pour Cassandre, une nouvelle vie commença. Ses journées ou plutôt ses soirées se transformèrent; il en passait à peu près deux ou trois par semaine avec Fidhénie et les autres au café comme avant. Mais maintenant, il buvait moins. Une bière par heure, parfois deux s'il était en discussion avec un pilier ou un ancien confrère comme il les appelait. Il passait ces soirées à penser, à se souvenir des autres jours, des jours où il était avec Fidhénie. Ces jours où il passait une soirée à jouer au Go, à lire dans son coin sachant l'autre occupé à lire dans son coin, à passer des soirées à discuter jusqu'à tôt le matin sur un livre, un film, un auteur, un ami, un ..., à passer des soupers à ne rien dire, chacun plongé dans ses pensées car celles de l'autre n'avaient pour l'instant rien de commun. Mais cette vie ne pouvait durer, il le savait. Il ne savait pas pourquoi car Fidhénie voulait quelque chose qu'il ne parvenait pas à définir. Une "Chose" qu'il concevait difficilement car elle était petite et grande et qu'elle grandissait encore. Du moins la partie "grande" grandissait, et l'angoisse de Fidhénie était de ne pas voir la partie "petite" grandir. Or, Fidhénie était ouverte, très ouverte avec lui. Elle lui dit tant de choses sur elle, des réalités de sa vie, de ses rêves, de ses fantasmes et même plus loin encore; elle avait osé se mettre à nu d'une façon si forte que Cassandre en avait été ébranlé. Secoué de tout son être car il n'avait pas imaginé qu'un être si courant pouvait par des actes qu'il avait lui-même parfois perpétrés, devenir à ses yeux un monstre mental se trouvant le plus bas dans l'espèce humaine, espèce ayant évolué pour être devenue finalement une des plus tarées intellectuellement. Pendant la semaine qui suivit la vue de ce mental dénudé, il ne dessaoula pas, ne pouvant dormir car les cauchemars les plus forts l'assaillaient, des cauchemars dignes de Lovecraft. Pendant une semaine, il visita tant de bistrots qu'il ne pouvait plus les compter. Il but tant de bières qu'il n'en sut la quantité que lorsqu'il reçut le courrier de sa banque. Il but une semaine pour comprendre qu'avant ses confidences Fidhénie était comme les autres, comme lui, comme tous les gens qu'il côtoyait, mais qu'à ce moment-là, elle avait osé se libérer de tout lien de honte de ce qu'elle avait été, et de ce qu'elle était. Que dans un monde aliéné mentalement, elle s'était libérée mentalement. Que son fluide mental s'était déversé en lui. Qu'il la connaissait peut-être mieux qu'elle-même.
Du moins jusqu'à Gaïsti, car dans ses confidences elle s'était arrêtée à la rupture avec Gaïsti, et c'était après cet instant que la "Chose" désirée s'était mise à grandir, du moins la partie "grande". Cassandre ne parvenait à concevoir la "Chose". Il parvenait pourtant en général à saisir les désirs de Fidhénie car d'après ce qu'il avait compris, les barrières mentales entre Fidhénie et lui-même avait été brisées et un courant de pensées y circulait, à sens unique pensait-il, de Fidhénie vers lui. Et suivant les éclaircies mentales, il parvenait à connaître les pensées de Fidhénie mais souvent brouillées ou plutôt codées, d'un code qu'il ne connaissait pas. C'est ainsi qu'il sentit le désir d'avoir la "Chose". La "Chose" multidimensionnelle qui pouvait être petite et grande, grandir et garder la même taille. Mais il lui manquait le code pour comprendre Fidhénie. Il espérait le trouver, mais ce qu'il ne pouvait encore comprendre, c'était qu'une fois le code trouvé, il ferait plus que comprendre Fidhénie : il serait Fidhénie.
*
* *
Il mit un certain temps à accepter ce processus de transfert d'émotion. Pour pouvoir le comprendre, il avait imaginé un espace multidimensionnel, un espace n'ayant que peu de rapport avec le nôtre sauf pour un point : à chaque être humain, vivant ?, correspondait dans ce deuxième espace une zone dans laquelle se retrouvait l'être psychique. C'était dans cet espace que se trouvaient les répulsions et les affinités qui dans l'espace réel autorisaient ou non une conversation, permettant un échange entre les deux entités. Fidhénie avait brisé violemment ce qui la séparait de Cassandre. Leurs deux entités psychiques étaient en contact permanent à l'exclusion de la "Chose" des derniers mois. Mais fait troublant, cela ne marchait qu'à sens unique, car Fidhénie n'avait pas l'air de "sentir" les désirs de Cassandre. Si certaines pensées ou émotions de Fidhénie étaient très nettes, d'autres étaient difficilement compréhensibles et une, incompréhensible, la "Chose" qui grandissait mais gardait la même taille. Cassandre n'osa pas parler à Fidhénie de cet étrange don; il avait en effet trop peur de sa réaction qui, croyait-il, ne pouvait être que son rejet. Or, il ne pouvait imaginer se séparer de Fidhénie, surtout depuis qu'il la "sentait"; sauf la "Chose" qu'il sentait mais dans une étrange langue ou plutôt un dialecte si proche et pourtant séparé depuis si longtemps de sa propre compréhension. Pendant un mois, il chercha intuitivement à comprendre ce dialecte mais ne trouva rien. Il se mit alors à chercher dans le passé. Il trouva le mot qui décrivait les échanges de Fidhénie vers lui. La "télépathie" ([telepati] n.f. (gr. têle, loin, et pathos, ce qu'on éprouve). Transmission extrasensorielle de sensations et de pensées à grande distance entre deux ou plusieurs sujets.). Après la lecture de plusieurs anciens livres, il comprit ce rêve de l'humanité. Un de ses rêves les plus vieux mais qui avait perdu sa raison d'être dans la société dans laquelle il vivait, car la philosophie suicidaire avait amené une perte de l'intérêt d'autrui pour ce qu'il pensait. Ce que les gens voulaient, c'était des interactions avec leur entourage et plutôt qu'une communion d'esprits, ils recherchaient une communion d'actes. Les lois télépathiques n'avaient jamais été trouvées. On décrivait nombre d'expériences prouvant un léger flux télépathique, quelques rares cas de réelle télépathie, mais tous souvent sujets à caution. De plus, les expériences les plus sérieuses se limitaient à des tests quintenaires. Cinq cartes sur lesquelles était dessiné un symbole simple : étoile, vague, cercle, croix, carré. Cinq symboles considérés comme non-corrélés, et qui prouvaient l'existence de pouvoirs extra-sensoriels car la probabilité de reconnaître le contenu d'une carte sans la voir était supérieur à vingt pour-cent. Mais comment découvrir la nature de la "Chose" avec ces symboles? Si ces études avaient montré l'existence de la télépathie, elles n'avaient en rien permis son développement; continuer sur cette voie n'aboutirait qu'à une impasse.
Travaillant avec une banque informatique, il fit des recherches, des corrélations entre le mot "télépathie" et ses dérivés, et à travers tous les courants philosophiques, scientifiques et autres développements humains. Ce qu'il trouva fut non pas une corrélation directe mais une corrélation négative entre la télépathie et la GSI, c'est à dire la Grande Statistique Informatique.
L'informatique, d'abord outil de calcul puis de traitement d'idées, avait créé après des dizaines d'années d'existences la GSI, c'est à dire des méthodes statistiques pensées pour l'ordinateur et la masse d'informations accessibles grâce à l'interconnexion de tous les ordinateurs créant une énorme toile d'araignée où circulaient continuellement d'énormes quantités d'informations. Lors de l'emploi de la GSI, plus personne ne s'intéressait à la télépathie. En effet, les gens qui y croyaient avaient disparu. Les scientifiques qui continuaient des recherches sur ce phénomène se tournèrent vers d'autres sujets donnant de meilleurs résultats. Il se décida alors à rechercher une méthode lui permettant d'accroître ses facultés télépathiques ce qu'il fit sans trop de peine. Il reprit un programme existant qui dérivait du premier programme à but psychanalytique.
"Connais toi toi-même". Ce programme mis au point au début de la GSI mettait en relation la vie de toutes personnes utilisatrices de ce programme, et après une série de questions à l'utilisateur lui donnait des conseils sur sa vie, le poussant à travailler, à se reposer, à faire du sport, à se saouler, à divorcer, à avoir un enfant. La version originelle, mal conçue fut rapidement remplacée; elle fut accusée entre autres par ses mauvais conseils de pousser à la dépression et au suicide une partie de ses utilisateurs. La deuxième prouva le contraire en n'influençant nullement la courbe ascendante du taux de suicides.
Il commanda un programme qui lui permit de corréler étroitement sa vie et celle qui connaissait de celle de Fidhénie. Tous les jours, le programme lui posait une série de question de toutes sortes, parfois simple du type :
Qu'as tu fait ce soir
ou bien plus émotionnelle,
que penses-tu d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection?,
jusqu'au plus absurde,
Quelle est la différence entre un canard?
ou bien encore une série automatique de mots,
beau peau eau huile téléphone.
Ces informations étaient traitées et donnaient des informations de plus en plus précises sur les pensées de Fidhénie mais la "Chose" était toujours incompréhensible, décrite par une série de termes continuellement contradictoires : petit-grand, grandissant-ne croissant pas, douleur-bonheur, unicité-dualité, ... S'il ne pouvait mettre de nom sur la "Chose", il en avait une liste de sa description, liste assez étrange il est vrai. Bien que voulant résoudre cette énigme seul, il se résolut à demander à un ami ce qu'il en pensait.
Rien.
dit-il, mais il lui conseilla d'aller dans un café, le mercredi soir, où une bande de copains s'amusait de parler de tout et de rien.
Trois jours d'attente, trois jours de stress, trois jours pires qu'une session, trois jours à penser à "mercredi", se persuadant qu'il n'aurait probablement pas de réponse et croyant le contraire.
Et le mercredi vint.
*
* *
8 heure 45
Un homme vient nous interrompre, nous demande si nous sommes bien les gens du Errèssèlle, ce à quoi nous répondons par l'affirmative. Il nous dit s'appeler G.P. dit C., qu'il vient conseillé par P.H. et nous demande notre avis sur la "Chose" décrite sur une feuille qu'il tient en main en nous demandant une grande discrétion. Les conditions acceptées, il nous tend la feuille. Chaque personne la lit, la passe au suivant et écrit son avis. Les réponses et les groupes de même réponse sont simples et acceptés d'être transcrites.
Sept "Je ne sais pas" venant des sept hommes se trouvant à table.
Cinq "Un enfant " venant des cinq femmes se trouvant à table.
C. est reparti avec un air décontenancé. Les raisons de cette divergence dans les réponses seront analysées ultérieurement.
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Un enfant, un simple enfant; il était pourtant au courant, il savait que Fidhénie voulait un enfant mais il n'aurait jamais pu comprendre avec des explications orales, écrites ou imagées, l'importance de cet enfant. Il avait fallu attendre ce phénomène télépathique pour qu'il puisse ressentir avec la même intensité que Fidhénie l'importance de cet enfant. Une émotion si intense qu'il ne pouvait se la détailler lui-même. Il ne pouvait que la ressentir. Il lui restait cette liste de mots soi-disant contradictoires alors qu'ils étaient complémentaires. Grand-petit, grandeur émotionnelle et petitesse matérielle.
Il se souvenait alors de la Mère Brugmanne avec ses étagères remplies d'embryons qui, dit-on, avaient poussé les infirmiers au suicide lors de l'effondrement d'une de ces étagères, car le vide émotionnel créé par la mort des embryons avait été ressenti trop violemment par eux.
Grandissant et gardant la même taille, la volonté d'avoir cet enfant devenait de plus en plus forte, et augmentait le volume émotionnel de cet enfant dans la tête de Fidhénie, alors que sa taille restait du diamètre d'une demi-cellule, du diamètre d'un ovule attendant son autre moitié. Et loin dans ses souvenirs, il se remémorait le premier jour, jour où il avait eu une conversation anodine avec Fidhénie. Anodine pour lui, pas pour Fidhénie. Il comprenait alors le sens de ses paroles prononcées d'une façon si classique.
Depuis plusieurs décennies, les notions de mariage et de famille avaient perdu beaucoup de leurs sens. L'enfant non-désiré n'existait plus. La stérilisation temporaire, masculine et féminine rendait toute grossesse imprévue impossible. Si quelqu'un désirait un enfant, il n'avait qu'à se déstériliser et trouver un compagnon de son type avec lequel il vivrait le temps nécessaire à l'émancipation de l'enfant. Certaines personnes par défi, oubli, idiotie étaient "non-stériles" et si deux d'entre eux se rencontraient, l'impossible devenait possible. Depuis cette découverte, les partenaires se posaient toujours la question le lendemain d'une relation sexuelle, d'au moins une stérilité.
Es-tu stérile,
avait-elle demandé en riant. Gêné, il avait répondu :
Non,
en lui assurant d'aller à l'hosto le plus rapidement possible.
Pas nécessaire,
avait-elle répondu car, croyait-il, elle était stérile. Mais non, elle voulait un enfant, elle était en train de se faire féconder pour avoir un enfant naturel, sans le consentement du père. A cette époque, il l'aurait laissé faire, mais maintenant il savait ce que c'était qu'un enfant. Un être qui grandirait dans son sein. Il ne pouvait pas avoir d'enfant propre étant un homme, bien que certains bruits couraient que c'était possible; mais il vivrait l'accouchement avec Fidhénie dans tous les sens du terme, il le vivrait comme un homme ne l'a jamais vécu, grâce à ce don télépathique. Et, dans ses pensées il se souvenait d'avoir senti la "Chose" bouger : elle était déjà là, matériellement elle grandissait. Son enfant était en train de grandir, il le sentait dans son ventre.
Bientôt il pourrait accoucher.
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Fidhénie, partie dans son rêve, ne voyait pas ce qu'il se passait autour d'elle. Alors que tant de personnes trouvaient le comportement de Cassandre assez étrange ces dernières semaines, Fidhénie trouvait cela normal. En fait elle refusait ou n'essayait pas de comprendre Cassandre. Cassandre était pour elle un ami, une présence sur laquelle elle pouvait compter. C'était d'après elle la seule personne qui pouvait vraiment la comprendre. Elle n'avait pas tort, elle avait même totalement raison. Mais elle ne s'était jamais inquiétée de cette bonne compréhension. Elle ne voyait plus que son enfant. Sa vie future se résumait à la naissance de son enfant. Obnubilée par cet enfant, elle ne pouvait imaginer ce qui se passait dans la tête de Cassandre. Elle en aurait d'ailleurs été incapable, seul Cassandre avait ce don.
Fidhénie n'avait jamais été chez un médecin pour savoir si elle pourrait porter à terme un enfant. Cette incertitude lui servit d'excuse pour ne rien avouer à Cassandre. Après sa première nuit avec lui, elle avait compris que Cassandre n'était pas stérile, non pas pour avoir un enfant, mais par paresse. Elle s'était promis qu'une fois enceinte, elle avouerait tout à Cassandre. Cette promesse l'avait poursuivie pendant des mois attendant le premier signe d'une grossesse. Heureuse de l'enfant mais ayant peur de la réaction de Cassandre, elle lui annonça la nouvelle le lendemain. Du moins, elle crut jusqu'au bout lui annoncer une nouvelle mais elle comprit en terminant sa phrase que Cassandre était déjà au courant. Cassandre savait qu'elle avait un enfant et depuis plus longtemps qu'elle. Cassandre savait qu'elle voulait le garder pour elles, qu'une vie seules avec l'enfant était préférable vu les événements antérieurs, qu'une femmes n'avaient que faire de ces lois inutiles des parentés, qu'...
Fidhénie mit du temps à comprendre : Cassandre n'était plus Cassandre, Cassandre était devenu Fidhénie. Il croyait être Fidhénie. Il ressentait tout ce que Fidhénie ressentait. Il la connaissait mieux qu'elle ne se connaissait. Si Fidhénie ne pouvait comprendre pourquoi, elle pouvait l'accepter mais pas jusqu'au bout, pas jusqu'à accepter que son enfant soit celui de cette nouvelle Fidhénie. Cassandre était devenu fou, il était parvenu non pas à croire qu'il était Fidhénie mais à être Fidhénie.
Elle voulait cet enfant pour elle, et lui pour eux, ou plutôt elle pour elles. Elle ne voulait pas de ce père-mère et voulait être mère seule, mais pour un enfant naturel, il devait y avoir un père.
En effet, les problèmes causés par les parents génétiques, les mères porteuses, les parents adoptifs avaient été de plus en plus nombreux vers la fin du XXième siècle. Pour chaque système de reproduction, on était parvenu à instaurer un système de parenté qui s'était vérifié valable au fil des ans. Le point le plus controversé, mais qui n'avait jamais été modifié vu que les solutions proposées étaient en général plus foireuses, fut la double parenté possible pour un enfant naturel. Un enfant conçu naturellement, c'est à dire qui ne se trouvait pas dans les listes officielles de fécondité artificielles, de conception In Vitro, d'ectogenèse et d'autres moyens de reproduction artificielle, avait automatiquement une mère, c'est à dire la femme qui en accouchait; le père était le premier homme à reconnaître cet enfant. En cas de plainte, c'est à dire de conflit entre différents pères potentiels ou refusés par la mère, une analyse d'ADN tranchait la question. Les faux pères étaient considérés comme vrais après plusieurs années écoulées sans plainte.
Fidhénie sortit son carnet d'adresses, retourna les relations et les années. Rapidement elle trouva Martin; un ami de ces dernières années qu'elle voyait totalement irrégulièrement, pourrait accepter de jouer au prête-nom.
Il accepta.
Il ne restait plus maintenant qu'à se débarrasser de Cassandre.
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Plus les jours passaient, plus Cassandre devenait Fidhénie. Vivant avec elle, le contact télépathique se renforçait. Fidhénie, seule, se serait enfuie mais l'enfant qu'elle portait était une lumière pour Cassandre. Cet enfant était pour lui comme un phare dans sa vie, il ne voyait plus que lui, il en était aveuglé. Cela arrangeait bien Fidhénie car elle pouvait penser à l'aise sans que Cassandre ne le sache. S'il l'avait voulu, il aurait pu tout savoir et détruire la machination qui se tramait autour de lui; mais il était devenu fou, il ne voyait plus que l'enfant. Tous les mouvements de l'enfant que Fidhénie ressentait dans son ventre, Cassandre les ressentit aussi. Il avait fait lire à Fidhénie un livre écrit par lui sur le bonheur d'être enceint. Pendant la lecture, Fidhénie pensait tenir entre ces mains le plus formidable miroir que les plus grands magiciens de tous les temps ont essayé de faire, le livre qu'elle avait en mains était elle : toutes ses humeurs, ses malaises, ses joies étaient retranscrits par l'intermédiaire des sensations ressenties lors des mouvements physiques ou psychiques de l'enfant. Ce livre était inachevé, et pour cause, l'accouchement était prévu dans un mois et demi mais les dates étaient déjà inscrites; le vingt-trois septembre Fidhénie accoucherait, elle le savait car c'était la dernière date du livre et sur cette page, au milieu, il était déjà écrit "Onze heure quarante-cinq, j'accouche". Bien qu'ébranlée par ces derniers événements, Fidhénie se résolut d'agir au plus vite. Si Cassandre était fou, autant l'enfermer dans un des derniers asiles. Elle avait reçu une adresse par Martin. Faisant différentes démarches, elle parvint à mettre Cassandre en observation pour deux mois, le temps d'accoucher. Son seul espoir était une folie quelconque de Cassandre lorsqu'il accoucherait et qu'il verrait probablement que c'est de rien. L'on fit simplement croire à Cassandre à un congé de prématernité donné par un docteur connaissant Fidhénie. Fidhénie aurait, elle, un vrai congé de prématernité dans une autre aile de l'hôpital, ce qui lui permettrait d'aller voir Cassandre souvent, car il devenait nerveux trop loin de l'enfant.
Le vingt-trois septembre arriva. Cassandre comme Fidhénie sentit les premières douleurs et contractions. A onze heure quarante-cinq comme prévu, l'enfant naissait, une fille.
En parfaite santé diront les rapports ultérieurs.
Ultérieurs, car les médecins n'avaient que faire de la santé de cet enfant, la mère se mourrait, la mère était morte.
Le livre de Cassandre se terminait le vingt-trois septembre à onze heure quarante-cinq; était-ce parce que l'enfant était né ou bien parce que l'écrivain était mort ?
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Martin sortit de l'hôpital en pleurant, Fidhénie était morte donnant naissance à un rêve qu'il tenait dans ses bras, et dont il ne connaissait même pas le nom.