Le fils.

Quatre ans, j'ai mis quatre ans à prouver qu'il m'appartenait. Ce "il", c'est ce que je considère comme mon fils à part entière. J'ai dû pour cela mentir à divers tribunaux, mentir entre autres de telle manière qu'il n'y ait pas de contradiction, mais mentir surtout pour que la seule vérité qui m'intéressait me permette d'aboutir à mon but. Cette vérité, c'est qu'il m'appartenait tacitement.

Tout à commencer lorsque j'ai rencontré Frinne. Elle vivait seule dans un appartement dans lequel je passais volontiers une ou deux nuits par semaine. La connaissant, j'imaginais sans mal que les autres nuits, elle ne les passait que rarement seule. Mais ça c'était sa vie, moi j'avais la mienne.

Quelques mois après notre première rencontre, alors que j'étais chez elle, je la sentis soucieuse. Pas réellement ennuyée mais légèrement, comme s'il fallait ne pas "oublier" un rendez-vous chez le dentiste alors que c'était tout ce qu'on désirait. Mais j'étais alors d'un naturel curieux, et mes quelques questions l'énervèrent rapidement. Ce qui fit que vers minuit, elle me lâcha le morceau, elle était enceinte et allait se faire avorter le lendemain à deux heures. Il me restait donc exactement quatorze heures pour la faire changer d'avis, ce qui fut juste assez.

Il faut savoir que si la société était parvenue à faire sauter maintes chaînes limitatives, cela avait surtout déplacé les problèmes. L'adoption s'était libéralisée. Une demande ne nécessitait plus des années d'attente mais neuf mois, durée d'un délai naturel. Si cela avait réjoui beaucoup de monde, le reste avait vite déchanté; car il n'y eut rapidement plus d'enfants à adopter. Quand au mère-porteuse, tout n'était pas encore bien réglé. Ce qui fit que les hommes, toujours inaptes à être porteur, ne pouvait en général avoir un enfant et vivre à deux, quand passant par une femme en qui ils avaient totalement confiance.

Vers midi donc, elle accepta de garder ce gosse dont elle ne connaissait même pas la paternité. Elle se démettrait de tous ses droits à la naissance, en échange de quoi, je lui offrirais quelques congés pour se reposer à Hout-si-plou.

L'attente commença, les ennuis commencèrent.

Si au début tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes, l'humeur de Frinne changea. Elle voulut d'abord me voir moins souvent puis coupa notre relation, tout en m'assurant la suite du contrat. Comme un nain, j'attendis. Et le jour précédent la naissance, elle se fit la malle avec le gosse.

Je mis six mois à la retrouver, et à lui intenter un procès, qui d'après les dires des autres, était perdu d'avance. Je le perdis. Je l'ai alors relancé ayant cherché et trouvé un vice de procédure. Je le reperdis. J'allais alors en appel, sans succès. Je...

A l'âge de trois ans, mon fils lui appartenait toujours. Je jouai alors ma dernière carte, une correspondance imaginaire, agrémentée de la paternité biologique de l'enfant. Si cette paternité était prouvée, je gagnais à coup sur. Me rappelant les relations de Frinne de l'époque, j'avais à peu près une chance sur quatre de ravoir cet enfant. Les généticiens, bien que désintéressé de l'affaire, firent comme au rugby et transformèrent mon dernier essai.

J'allais donc bientôt avoir un enfant de quatre ans à moi, à moi tout seul.

*

*     *

Je me sentais légèrement coupable d'avoir arraché cet enfant à sa mère, mais je considérais que c'était elle qui avait tout faussé, elle qui avait été égoïste depuis le début, et que c'était à elle à supporter cette culpabilité.

Ce fils, je ne l'avais jamais encore réellement vu, c'est à dire que je ne l'avais pas vu jouer, sourire, aimer, pleurer... Je ne savais pas ce qu'il aimait, ni ce qu'il n'aimait pas. J'ai donc tout acheté. Tous les jeux qu'un enfant de quatre ans puisse aimer, toutes les nourritures qu'un enfant de quatre ans puisse aimer, tous les livres qu'..., tous les... Cela me coûta relativement cher; mais cela faisant presque cinq ans aussi que j'économisais en attendant ce moment. J'aménageai aussi sa chambre, avec un seul lit. J'en aurais bien mis deux ou trois pour qu'il puisse choisir, mais, on me le déconseilla, car Jister risquait d'être perturbé.

Il avait été décidé de le mettre en pension pour quelque temps, avec différents droits de visites pour l'accoutumer à ma personne; condition nécessaire à la restitution. Tout ce passa sans problème, et Jister m'accepta rapidement.

La suite du projet me permettait de le reprendre chez moi, d'abord pour une journée, puis, fonction de ses réactions, de plus en plus longtemps et de plus en plus souvent.

Mais le premier jour, une fois entré, je le vis regarder partout comme si quelque chose n'allait pas. Je le vis courir dans toutes les pièces, négligent tout ce que j'y avais mis.

Pour finir, il me regarda et me dit :

Où est la télé.


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