L'homme se promène, il est seul, du moins mentalement, physiquement il est entouré de gens marchant, trottinant, courant, certains essayant même de voler pour aller plus vite, d'autres y arrivant.
Pour mieux le préciser, il n'est pas vraiment seul. Cela ne vaut pas une personne, mais elle est quand même là, l'aidant à se mouvoir, l'aidant à ne pas tomber, l'aidant à vivre. Depuis quelques années, il se promène toujours avec sa canne.
Les pas sont petits, la marche est lente, il n'est pas pressé.
Le plus dur, ce sont les traversées, les grandes traversées des rues, des avenues ou des boulevards. Pendant la durée du feu, les humains s'accumulent, paradoxalement ils se compressent aux mêmes endroits ayant pourtant une surface vide autour d'eux. Et puis, comme de la chevrotine sortant d'une cartouche d'un fusil de chasse, la foule s'élance, traversant la route sur les passages-piétons. La comparaison s'arrête là, car il y a bien quelques personnes qui traversent avant, d'autres sur le coté.
Sa canne est fidèle mais souvent trop de gens s'en approchent dangereusement, des pieds la frôlent, la frôlent de près, de trop près.
Un pied la touche.
La canne est fauchée, le poignet trop faible pour la retenir ne peut rien faire, l'homme tombe.
Quoique la chute soit rapide, il n'est pas encore étalé au sol que déjà des bras se précipitent pour le retenir.
Trop tard, il est par terre.
*
* *
Il est par terre, mais cette scène remonte à plus longtemps, il devait avoir quarante ans.
Cette fois là, c'était sans raison apparente, il n'y avait personne autour de lui, simplement un muscle s'était mis en grève, sans préavis, la chute stupide. Plus pénible aussi, sa jambe restant engourdie il ne savait pas se relever. Il n'avait pas de canne non plus, comme excuse.
Ses yeux, troublé par le chute, ne voyaient presque plus que des scintillements, ils voyaient en plus un bras avec au bout une main. Cette main, il l'a prise, sentant alors qu'elle appartenait à une femme. Ces oreilles n'entendaient presque plus que des coups répétés, son coeur qui battait. Ils entendaient en plus une voix qui répétait :
Ca va ? Vous pouvez-vous lever ?.
Oui, il savait.
Il s'est retrouvé debout, mais ses sens n'était pas encore remis quoiqu'il en dise. Et, malgré ses protestations, il s'est fait conduire, pousser plutôt, à une terrasse de taverne.
Cinq minutes plus tard, il était presque remis, il avait devant lui un verre d'eau qu'il buvait rapidement, par petit coup sec. Le verre vide, la femme assise à coté de lui le resservait. Elle dit quelques mots, banales sans doute mais que dire de mieux.
Commençant à se sentir mieux, il s'est alors préoccupé de l'addition mais elle lui expliqua que ce n'était que de la simple eau, que cela ne coûtait rien. Il s'est levé, l'a remerciée, lui expliquant qu'il avait à faire, là-bas, enfin autre part qu'ici.
Elle répondit que ce n'était rien, elle s'est retournée et partit rapidement.
Lui, il resta encore quelques instants, la regarda s'éloigner, avant de faire de même.
*
* *
Cette fois-ci, à peine par terre, il est relevé, sa canne revient dans sa main, il peut repartir, il est reparti.
Cette femme, il y a repensé souvent, injuriant sa timidité.
La sienne.
Et peut-être la sienne.
Une larme coule sur sa joue, stupidement il avait cru la revoir.
Pendant sa courte chute il s'était persuadé qu'il la reverrait.
Pourtant, il s'est retrouvé debout sans la revoir.