1° partie

Création et créateur

à Françoise

Qui mourut suicidée
Les gens ayant refusé son existence

Et qui ne prêta que son nom
Pour l'histoire qui suit

Françoise

*

*     *

Un aller-retour, sa vie se limitait à un aller-retour. Tous les mercredis, il faisait un aller vers ce qu'il appelait sa seconde résidence et qui de l'avis de beaucoup était plutôt sa première.

C'était une taverne où l'on trouvait deux sortes de gens, ceux qui croyaient être dans un café et buvaient à longueur de soirée un maximum de bières, et ceux qui croyaient être dans un restaurant et terminaient leur repas par un café.

Mais depuis deux ans d'après ce qu'en disent les piliers, le mercredi c'est le jour du salon littéraire. Depuis deux ans, Monsieur Duval fait son aller-retour au Chauvin, nom donné en l'honneur de l'ancien propriétaire Français et fier de l'être. Tous les mercredis car c'est le jour de congé de Monsieur Duval, qui en fait se prénomme ou se surnomme Martin. Tous les mercredis, car le mercredi c'est le jour que personne n'aime, pour prendre congé.

Auparavant, tout le monde prenait le dimanche comme jour de congé car dieu en avait décidé ainsi. Maintenant, personne ne prend congé le mercredi car les gens l'ont fait ainsi, et ce, malgré les avantages sociaux que l'on pouvait en tirer.

Et c'est pour avoir la paix que Martin a choisi le mercredi. Mais depuis deux ans dans la ville de Varent et dans le quartier du Français, nom resté d'un ancien café, le congé du mercredi reprend, car tous les mercredis, il y a au Chauvin un salon littéraire. Le salon littéraire est un surnom donné à toutes les discussions que l'on pouvait avoir ou non, en présence ou avec Martin. Seul, entouré d'une dizaine de personnes, il jette un sujet sur la table et il écoute les idées et contre-idées jetées au hasard par les autres, et parvient après une compilation à en retirer une idée; comme tout bon bruxellois peut retirer de taches hasardeuses sur un paquet de Camel, un Manneken-Pis. Et tous les mercredis soir, il fait un retour pour clôturer un congé, et recommencer pour six jour une non-vie de travail.

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*     *

Martin n'avait jamais été très actif. Après des études de Sociologie Statistique, obligées car ne pas les faire eu été plus idiot, Martin s'était fait acheter, par une banque confiante dans l'avenir et à tort, un appartement. Pendant trois ans, les sculptures mouvantes soniques, les sorties estudiantines, les entrées d'étudiantes, avaient rempli ses soirées et ses nuits. Mais si ses sculptures étaient mouvantes, lui ne l'était pas. Et le jour où ses derniers amis ne l'attirèrent plus dans des soirées, et où une femme s'installa chez lui, l'immobilisme attendu vint. Une vie reposante, entre un boulot fait par civisme, une èçaimèsse en mal de réglage, et une femme faisant la même chose, mais préférant un travail intéressant, des livres, des rencontres et son homme de temps à autre. Depuis le début, ils avaient compris que leurs mentals ne suivaient plus leurs corps. Mais leurs corps bien qu'inutiles les obligeaient à s'aimer. Les relations extra-conjugales se faisaient rares, non pas interdites par un sentiment de fidélité, mais par un sentiment désespérant de frustration. Le postulat de base de leur vie, rendant dérisoire les volontés du corps, était à chaque fois contredit. La réalité que le corps n'était pas inutile mais parasite, les dérangeait de plus en plus. Elle devint si forte que la mort suivit.

Le suicide, qui avait vaincu frontières et états, avait frappé une fois de plus. Accepté par un nombre croissant de gens dans les années du vingtième siècle, il fut érigé comme loi première de toutes constitutions et rendant après trois secondes deux dixièmes de réflexion ces constitutions caduques, il faisait sauter du même coup, état, guerre, famine par le simple fait qu'il y avait de moins en moins de monde à gouverner, à tuer, à nourrir. L'espérance de vie était passée à cinquante ans, comme quoi l'âge de la retraite de la fin du vingtième siècle avait été bien choisi; il n'y avait dorénavant plus de retraité. La pilule, une fois absorbée produisait un quart d'heure de bien-être, un quart d'heure de sommeil, et une durée indéterminée de mort.

Elle ne prit que Martin comme témoin de son suicide, qui heureux d'avoir une demi-heure de repos, comprit que son corps avait pris un sale coup dans l'orgueil qu'il tirait de son instinct de conservation, et préféra redevenir inutile plutôt que parasite. Et le premier mercredi vint.

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Le Chauvin se trouvait à deux kilomètres de son appartement. De quoi perdre vingt minutes pour y aller et vingt minutes pour revenir ou plutôt trente, car il était en général d'humeur plus morose au retour. Ce qui faisait 50 minutes par semaine, soit 2600 minutes par an, soit 130.000 minutes en 50 ans, c'est à dire 2100 heures ou 88 jours ou encore 3 mois de perdus. Trois mois sur une vie à se promener, trois mois à être improductif et être admiré de tout le monde, car il ne prenait pas sa voiture. Arrivé là, il commandait un café et deux croissants, sortait un livre de poche acheté chez un bouquiniste, et lisait pendant une heure, relevant la tête chaque fois qu'un client entrait ou sortait. Il allait acheter le journal du jour, reprenait une boisson quelconque et décortiquait son journal sous toutes les coutures, prenant des notes en même temps. Ce qui lui valut le surnom, pendant tout un temps d'espion. Mais d'espion pour qui, ce fut alors déstabilisateur, mais pour déstabiliser quoi ? Il ne pouvait donc agir que pour les martiens. On savait depuis bien longtemps qu'ils n'existaient pas, mais comme on n'avait jamais été voir...

Mais finalement, les Bradburiens avaient été voir, et ayant constaté leur inexistence passée, avaient décidé qu'eux même seraient martiens et avaient donc prouvé leurs existences présentes et futures. Mais de là à renvoyer sur terre des espions déstabilisateurs... Cela ne relevait que de scénarios.

Ce fut alors "Un Certain Monsieur Duval", nom connu lors des rares coups de téléphone qu'il recevait. Après le journal, c'était une BD, un morceau sur le juke-box ou d'autres passe-temps. Cela jusqu'à midi et parfois même dix-huit heure. Le changement avait été apporté par la présence de cinq jeunes discutant du meurtre.

Le nombre de meurtres était en constante augmentation. Paradoxalement à première vue avec la philosophie Suicidaire, ce ne l'était pas avec la pratique, car les gens qui n'était pas convertis, faisaient peu de cas de la vie humaine qui valait actuellement en moyenne deux mois de salaire. Les meurtriers condamnés à 6n2 mois de prison, en sortaient en moyenne trois mois après ... les pieds devants.

Le diagnostic officiel était le suicide, le diagnostic réel était le suicide.

Mais si la moyenne était de trois mois, certains vivaient plus longtemps et en sortaient vivants. L'état ayant fait sa justice. L'individu pouvait-il se venger ? L'individu pouvait-il assassiner à son tour ? L'individu pouvait-il devenir assassin à son tour pour assassiner l'assassin ? Les cinq jeunes en discutaient quand Martin dit :

Je suis le frère de mon frère sans être mon frère. Le fait d'assassiner un assassin ne fait pas obligatoirement de moi un assassin.

Argument sans valeur, Martin le savait. Et à cette remarque faite la semaine suivante par un du groupe, il répondit :

Nous sommes dans un café, dans un cabinet de philosophe amateur, pas dans un cabinet d'avocat.

La soirée se termina vers trois heure du matin avec Un Certain Monsieur Duval qui s'appelait Martin.

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C'est dans ce café et dans cette ambiance qu'il a rencontré Françoise. Il l'avait simplement remarquée quand elle avait dit d'une voix pseudo-méprisante :

Il ne manque plus que le thé pour se croire dans un salon littéraire,

et le cabinet de philosophe se renomma dans l'heure qui suivit "Salon Littéraire". Au début, simple lieu de rendez-vous tous les mercredis, il se transforma en lieu de critique et de débat de sujets médiatiques, le plus souvent écrits, passés ou présents. Stimulé par les idées de Martin et le dynamisme de Françoise, il acquit une structure permettant de publier le vendredi qui suivait un compte-rendu de tout ce qui avait été critiqué, énoncé, nommé, enfin dit et parfois hurlé lors d'un mercredi. Martin toujours présent en était devenu le secrétaire-trésorier. Le trésor avait été rempli au départ par une taxe de dix pour-cent sur toutes les consommations bues lors d'une séance. Cet argent permit la location d'une dactylo électronique enregistrant les conversations. On pouvait en avoir connaissance par transmission téléphonique ou par impression plastique.

Le papier avait en effet été remplacé par des feuilles de plastique sur lesquelles étaient brûlé le texte, l'intérêt était le retraitement total de ce plastique, comparé au faible octante pour-cent du papier.

La vente-location des textes, informés ou brûlés, remboursait la location de la dactylo, et créait un supplément pour les frais divers. Françoise s'occupait de rechercher tous les documents indispensables pour la semaine suivante. Ce qui en fait permettait d'avoir des contacts plus fréquents avec Martin, car ils devaient discuter de l'achloc ou non de tel ou tel texte.

L'achloc, système d'achat et de location de produits d'occasions, créé lors des siècles précédents, avait été officialisé pour toutes publications, depuis le remplacement du papier par du plastique et la création de banques informatiques de données.

Martin avait bien compris que c'était plus pour lui que pour les textes qu'elle venait, mais il était devenu solitaire, célibataire endurci, et si elle passait parfois des nuits chez lui, c'était dans la chambre d'ami. Elle s'y rongeait les ongles et passait une nuit blanche et lui dormait du sommeil du juste. Elle mit quatre mois à accepter et supporter une vie "à la Martin" et les six mois suivants, ils les passèrent ensemble le jour et séparés la nuit. Mais si la tête peut se contenter de philosophie, le corps, lui, subit la pratique et en une crise de nerfs et une de dépression, Françoise disparu de chez Martin, de la vie de Martin, du salon littéraire et personne ne la vit plus en ville.

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*     *

Si c'était un groupe d'amis qui avait créé le salon littéraire et Martin qui en avait été l'inspirateur, c'était Françoise qui lui en avait trouvé le nom, fait rationnellement sans importance mais émotionnellement non négligeable. Deux membres avaient en effet lors du départ de Françoise, demandé de changer le nom du salon littéraire. Idée rejetée par une large majorité pour deux raisons : premièrement, le salon littéraire n'appartenait pas à Françoise, la deuxième raison, beaucoup plus importante était que Martin, lors des discussions sur ce sujet, n'avait pas ouvert la bouche et s'était abstenu au moment du vote.

Il faut savoir que Martin bien que taiseux pour mieux entendre, exprimait en général son opinion. S'il se taisait totalement et s'abstenait au vote, c'est qu'il désapprouvait totalement le sujet, ou que son jugement purement personnel n'avait pas à intervenir dans la vie des autres. Le deuxième cas plus fréquent, poussait les gens par un effet charismatique à être de l'avis de Martin.

Françoise partie, la documentation sur les sujets intéressants se fit plus rare, les discussions plus hasardeuses et parfois plus philosophiques, les remplaçants désignés chaque semaine ne prenaient pas ce travail à coeur. Il fallut attendre trois mois, le public et la composition du salon littéraire changeant pour tomber sur les Vréstal, couple d'une cinquantaine d'années qui trouvaient excellents ces rendez-vous tous les mercredis, et qui acceptèrent ce travail. Après un résumé de l'histoire du salon littéraire, ils comprirent pourquoi personne n'aimait le faire, ce qui les satisfaisait parfaitement, vu qu'eux avaient le temps et le désir de s'en occuper. Le salon littéraire avait ainsi survécu à sa première crise existentielle.

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Le "On ne la vit plus dans la ville" en parlant de Françoise était valable géographiquement, mais non temporellement et ce malgré l'unification espace-temps démontrée il y a bien longtemps. Le "plus" aurait dû être remplacé par "pas pendant un an" ou par "pas pendant un chapitre". Chapitre d'un livre ou d'une vie, d'une réalité ou d'un rêve. Le "dans la ville" a son importance car hors de la ville, dans une autre ville, bien des gens l'ont vue, moins lui ont parlé et sans doute personne ne l'a connue. Des personnes qui connaissaient Martin, trois l'ont vue. La première, un collègue de bureau, la croisa sur le boulevard. Ils ne se connaissaient pas et se croisèrent donc sans se voir. La deuxième était un ami de Martin qui connaissait Françoise depuis qu'elle avait habité chez lui. Françoise ne l'avait jamais fort aimé, ce qui expliqua son refus d'une invitation à boire un café au coin de la rue. Il rapporta à Martin, la description d'une Françoise fatiguée, blasée. Cela inquiéta Martin, mais son principe de non-intervention lui interdit de bouger. La troisième était le frère de Françoise, un des fondateurs du salon littéraire, qui y introduisit Françoise.

La famille de Françoise était une des rares familles au sens ancien du terme. Il y existait après l'adolescence un sentiment de solidarité affective et pratique, comme il en existait entre deux amis. Le salon littéraire était partagé sur ce mode de vie. Une moitié trouvant cela bien et même admirable, une autre que chacun à droit de vivre sa vie et une troisième que cela était un inceste; au sens péjoratif du terme s'entend. L'inceste au sens strict avait été autorisé puis, éliminé en même temps que le concept de famille. Le mot dépourvu alors de sens dériva sur une mer intellectuelle, et aboutit à tous ce qui concernait les relations familiales post-adolescente. Relation en général émotionnellement obligée, qui donna un sens péjoratif au mot "Inceste". Martin lui ne disait rien sachant que l'on parlait plus de Françoise et de son frère que de l'inceste.

Son frère revoyait donc Françoise au moins tous les mois et chaque fois qu'il revenait, c'était un peu plus déprimé qu'avant. Après six mois, il quitta le salon littéraire. Martin, inquiet, ne bougeait pas.

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Mercredi soir, Martin rentre chez lui comme tous les mercredis soir. La journée s'est passée comme d'habitude, la nuit sera différente. Martin le sait avant de rentrer. Il le sait, non pas par intuition ou par prédiction statistique, mais par l'observation de la lumière sortant par une de ses fenêtres. Il y a donc quelqu'un; Françoise, seule à posséder son code est chez lui à l'attendre. Martin, inquiet depuis des mois, a peur. Un arrêt sur le palier, une brève pensée de retour, seront les seuls points de faiblesse. Martin rentre chez lui. Françoise, affalée dans un fauteuil, boit et fume. Le corps de Françoise, affalée dans un fauteuil, boit et fume. Françoise affalée dans sa tête, voit avec plaisir son corps boire et fumer. Une porte s'ouvre. Martin. La porte se ferme. Des pas brisent le silence. Seul. Après un nombre indéterminé d'unités de temps, Martin se place devant ces yeux.

Si l'information est la variation de signaux, pourquoi décrire "Il ne dit rien" vu qu'il ne disait rien avant. La redondance diront certains, en ayant sans doute raison.

Martin soupire, s'en va, revient avec une couverture et la dépose sur le corps de Françoise, ne la réchauffant sans doute pas, car il ne sait pas où elle est. Elle dort. Il va dormir. Ils dorment. La discussion s'engage le lendemain.

Certains disent que la vie émotionnelle d'un an de deux personnes se résume en cinq heures, la leur dure dix heures. Vie chargée ou discussion redondante, ils n'en discutent pas, elle parle après d'un suicide, suicide rationnel d'une vie irrationnelle, vie irrationnelle chargée de désirs et maintenant chargée d'un seul désir, vivre un week-end avec l'homme qu'elle aime, vivre un week-end semblable à bien des week-ends ou des jours de semaine qu'elle a déjà vécu avec tant d'hommes. Un week-end avec Martin dans un appartement et de préférence dans une chambre. Mais Martin a peur. Martin ne sait plus suivre. Martin voit des mercredis passés, fouille ses mercredis pour trouver une réponse mais est seul, géographiquement et temporellement. Il met une semaine à ne pas se décider et fatigué d'hésiter, il accepte. Mais Martin sent la folie naître. Le meurtre sera sa seule solution si le suicide ne suit pas. Elle le sait et sans doute plus que lui, mais que lui importe. Le week-end passe. La mort arrive.

Mais dans toute action, il y a un pourcentage d'échec et si la mort est rapide quand elle vient, parfois elle s'arrête sur le palier et fait demi-tour.

Après une semaine de coma, Martin, dépassé, appelle l'ambulance.

*

*     *

Mercredi, compte rendu du salon littéraire. Il ne s'est rien dit. Les présences n'étant pas prises, on ne pouvait dire d'après le compte rendu pourquoi il ne s'était rien dit, mais tout le monde le savait. Martin n'était pas venu. Etait-il nécessaire ou simplement son absence était-elle intolérable. Le sujet avait été abordé, mais au comptoir, pas à la table de rendez-vous, et même au comptoir le fatalisme était de mise.

Cela devait arriver,

disait-on.

tout passe tout lasse,

avançait-on,

sauf les glaces,

osaient dire les enfants en rigolant. Martin ayant sa vie, personne ne la partageant, il fallut attendre le mercredi suivant puis le suivant puis le ... Si Martin ne revenait pas, si d'autres personnes laissaient tomber les bras, le salon littéraire avait repris sous l'impulsion des Vréstal. Le style en avait été modifié, mais le fond restait inchangé. Ces semaines-là, Martin les passaient chez lui, prenant connaissance chaque jour de l'état de Françoise, et, invariablement on lui répondait : coma. Martin espérait la mort, seul moyen pour lui de reprendre la vie sur des bases anciennes. Si la vie reprenait, le meurtre, solution prévue et possible à ce moment ne l'était plus. Il avait trop attendu, avait espéré et espérait toujours une mort imminente mais les jours et les semaines passaient. Seul le service Post-Suicide prévenu par l'entreprise de Martin de sa disparition, passait régulièrement pour vérifier si son corps ne pourrissait pas dans une pièce de suicidé solitaire. Et le malheur survint, trois mois après son retour, Françoise sortit du coma. Un coma qui en plus de lui donner une cure de désintoxication, lui donna la peur de la non-activité potentielle. Si elle avait vécu pendant trois mois, elle n'avait pu influencer ni même croire à la possibilité d'influencer les événements. Elle mit encore deux semaines à sortir d'un coma intellectuel. Deux semaines de réflexions pour jeter une base sur sa vie future. Une vie basée sur la peur de ne pas avoir la possibilité d'agir, une vie basée sur une vie précédente terminée par un suicide, une vie basée sur le fait le plus réel de l'univers, il faut manger pour vivre et plus particulièrement dans cette société, travailler un minimum. Une vie, une vie vivante, une vie qu'un homme ne pouvait plus accepter. Un homme qui avait cru stupidement que la mort pouvait résoudre un problème, mais l'élément "mort" dans son schéma logique lui avait fait faux-bond. Cette erreur dans sa logique l'avait perturbé. Perturbé suffisamment pour que même dans un monde sans structure rationnelle, il soit pris pour fou.

*

*     *

Mais une folie étrange, contradictoire par rapport à la société, une folie suicidaire, cas absurde. Absurde par rapport à une société qui avait rationalisé le suicide et accepté la folie. Martin avait accepté de travailler, s'était obligé à travailler. Sa vie se résumait à deux choses, travailler et dormir. La première comprenant la nutrition, faible nutrition. Suffisante pour vivre et combinée au travail pour ne pas réfléchir en mangeant. Martin parvint à tenir dix jours, dix jours à éluder les questions, dix jours à tenir debout avec les yeux ouverts. Et le dixième jour à tomber par terre avec un cri :

Françoise !

Mais s'il l'avait crié dans son corps et dans sa tête, il n'avait pu le faire dans le monde, la bouche fermée par son corps et sa tête. Son corps trop faible de suivre une tête malade d'être seul, une tête ayant trop peur de son activité dans un monde, où la seule personne qui y survivait voulait être active. Il s'écroula entre sa chaise et son bureau après une dizaine d'heures de travail. Le lendemain, à un des derniers hôpitaux, Martin se réveilla, seul mais entouré de personnes malades pour diverses raisons, et parfois la même que lui. Mais il voulait rester unique à tout prix, et appela Françoise sachant que personne d'autre ne faisait de même. Un cri qui se faisait maintenant entendre. Un cri pour revoir un être, un être qui ne devant plus exister, devait voir, ce qui par sa non-mort, avait créé. Un être qui n'avait plus à mourir mais qui vivait et qui devait voir sa création. Création qui n'était pas le fait de ses actes, mais qui était le fait de son existence. Et cet être, Françoise, ne pouvait venir. Si le mot paradoxal voulait encore dire quelque chose, il se trouverait encore ici. Françoise vivant, survivant plus exactement pour être active, ne l'était pas, elle travaillait, mangeait, glandait et dormait, mais ne réfléchissait plus. Prévenue de l'état de Martin, elle décida de garder ce régime. La peur de mourir et la mort même n'existait plus. Mais la folie, créatrice d'entropie, était au bout d'un chemin. Chemin qui se nommait Martin et qui ne pouvait être pris. Une semaine après, Martin ne pouvant plus, crier, se taisait et commençait à créer un monde où seul lui pouvait vivre.

*

*     *

Une semaine après, un médecin dit simplement :

dépressif.

Martin était devenu pour le commun des mortels un dépressif. C'était actuellement le seul mot qui le sortait de sa léthargie. Au son de ce mot, on voyait poindre au coin de ses lèvres un mouvement, et qui était mais fortement atténué, celui du sourire. Martin pensait. Martin pensait seul. Martin pensait sans les autres. Sur tous les éléments récoltés lors du salon littéraire, il essayait de recréer un monde viable. Un monde rendant compatible la réalité et l'émotionnel, plus exactement, rendant compatible sa réalité et son émotionnel, et cela risquait de durer longtemps. Passant de la section "grève de la faim" à la section "dépressif", Martin se retrouva dans un univers aseptisé, riche en nourriture et distraction, et fermé géographiquement. Il profita énormément de ce cloîtrement, peu de ses richesses, mangeant juste les rations insipides nécessaires à l'organisme, et rejetant les quelques produits naturels au goût plus relevé. Des distractions, il découvrit le "Go", jeu à deux, permettant de limiter la liberté de l'autre en n'empiétant pas dessus. Il regarda les rares parties qui se disputaient dans l'asile, et lu tout ce qu'il pouvait lire d'intéressant dessus. Après trois mois, il disputait ses premières parties contre patients ou soignants, s'en tirant honorablement. Mais il restait muet. Les médecins avaient bien au début, essayé quelques anti-dépressifs, mais Martin avait trop de volonté pour qu'une action physiologique puisse le modifier. Les sourires ironiques que Martin lançait lors des visites des médecins, leur dirent que s'il voulait se taire et réfléchir tranquillement au frais de la princesse, cela ne les dérangeait pas, et depuis lors Martin fut dispensé de toute visite médicale. L'informatique fut sa deuxième découverte, il la connaissait bien en tant qu'utilisateur dans son bureau mais ne s'était jamais amusé à voir comment programmer, n'ayant d'ailleurs rien à programmer. Ce qu'il avait retenu de ses cours, c'était que toute recherche systématique avait besoin d'un modèle, qu'il en existait beaucoup, et donc, que le choix du modèle déterminait la validité des résultats. Les données étant en général un choix plus ou moins restreint de ce qui existait dans les banques informatiques. Martin mit plusieurs mois à acquérir les bases informatiques nécessaires à la programmation, son modèle était le jeu de "Go" et toutes les parties jouées. Il remplaça les intersections par des situations, et les pions par des actions. Insérant dans ce modèle, sa vie, le salon littéraire et une tasse de café bien chaud comme générateur aléatoire. Il en découla une vie basée sur deux postulats, des principes et un élément dynamique faisant varier ces principes.

Une vie à risquer et dont le principal but était la remise en cause du modèle qui l'avait fait naître, le jeu de "Go".


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