D'un film, on verrait une sortie d'école comme toutes les autres, avec ses enfants de tout âge qui en sortent. Un homme, parmi des parents qui attendent leur enfant à la sortie de l'école, fait de même. "Leur enfant" est ici pris au sens général, on aurait tout aussi bien pu dire leur neveu, leur lointaine cousine, ou réellement leur enfant, au sens strict. C'est le cas de cet homme, il attend sa fille comme il l'attend quelques fois par mois; les jours où son bureau pour raison administrative ferme plus tôt. Il va alors la chercher pour rentrer à la maison, à pied, et pour avoir avec elle une petite demi-heure où il peut vivre un intermède à leur classique vie familiale.
L'âge venant, celui de sa fille, lui n'a pas encore beaucoup changé, il remarque qu'il est parfois de trop, qu'il doit attendre un quart d'heure avant qu'elle ne quitte ses amis avec une mine boudeuse. Depuis cette constatation, il lui demande le matin s'il peut venir la chercher, ce qu'elle accepte en général, car elle aime aussi ces petites promenades, petites bulles d'intimités les enveloppants.
Mais parfois, elle refuse, car elle a ses activités avec différents amis. Il se retrouve alors seul, se demandant comment occuper ses longues fins d'après-midi. Et rapidement, il trouve le petit café du coin où vont différents collègues qui attendent que passe l'heure de pointe. Ce manège, elle l'apprend en quelques semaines, et sent que pour la quiétude familiale elle a intérêt, après les réunions avec ses cops, à passer au café prendre son père, plus traînard que ivre. La bulle qui existe toujours autour d'eux se transforme. Ils deviennent étrangers dans les actes et paroles, mais quand ils se taisent, ils sentent quand même un lien qui fait de leur relation, un cas particulier. Alors, ils ne se parlent plus, ils marchent, aimant simplement la personne compagne.
L'arrivée à l'appartement marque depuis longtemps la frontière entre les sensations et la réalité. Le scénario de la soirée se copie sur celui de la veille. Frélia prend à droite, direction sa chambre; pendant ce temps, sa mère se met à crier sur son mari, qui pense de plus en plus qu'il ferait mieux de rester dans son café plutôt que de rentrer. C'est cette pensée qui est l'élément montrant que les soirées ne sont qu'apparemment les mêmes. Elles sont visuellement les mêmes, mais l'état émotionnel, l'état interne change. C'est cette pensée, qui fait qu'il y a un défaut dans ces copies successives, défaut qui ne fait que croître.
Un jour donc, Frélia ressort seul du café. Son père préfère ne pas rentrer; ni traînard ni ivre, il commence à refuser le concept de retour, et répète depuis lors chaque jour :
Plus tard..., plus tard elle sera plus fatiguée et m'engueulera moins.
Le scénario à donc changé. Mais Frélia va toujours directement dans sa chambre; pour elle, l'engueulade est simplement retardée, et chaque jour se fait de plus en plus long, 20h, 21h, 22h, 23h. La barre fatidique de minuit passe. 1h. Frélia dort de moins en moins car elle veille jusqu'à la rentrée de son père tellement ses nerfs sont à vifs. Avec son père, elle n'échange plus un mot, seuls des regards de tristesses passent entre eux et les lient plus fort que toutes paroles. Des regards qui comprennent que tous les liens sont cassés à jamais, mais que rien n'est détruit; et qui fait de leur relation, un cas privilégié. Avec sa mère, il n'y a plus rien; et tout doucement, Frélia se demande s'il y a eu quelque chose un jour.
L'heure d'arrivée du père est de deux maintenant, Frélia n'entend que le début des disputes et s'endort tout de suite. Mais il ne lui reste plus que cinq heures de sommeil.
Ses nuits sont courtes, son humeur, puis son caractère, change.
Alors, un jour, plutôt que de rentrer chez elle, elle passe au café une dernière fois et dit à son père qu'elle ne rentrera pas ce soir, et qu'elle ne rentrera sans doute pas non plus les soirs qui suivent. Il, mais il faudrait mettre ce sujet au passé, acquiesce. Sortant du café, au lieu de prendre à gauche pour rentrer chez elle; elle prend à droite, à droite pour voir une autre partie de la ville. Elle se promène dans cette ville avec un autre regard, un regard fait de libertés et de solitudes, un regard qui aimerait détruire les maisons pour voir plus loin que l'horizon, assimilant l'étendue plane de l'horizon avec le futur vierge de tout acte, un regard cherchant quelque chose, quelqu'un, quelqu'émotion dont elle n'a aucune idée de la forme, de l'apparence, de la force que ces trois quelques unifiés pourraient prendre.
Frélia fit quelques cafés avant de tomber sur quelqu'un qu'elle connaissait; Fédolie, voisine du dessous d'une de ses amies, et Athem, un ami de Fédolie. Ils revenaient du cinéma, et ayant trouvé le film d'une nanitude sans borne, se promettaient de ne plus y retourner. Promesse qu'ils ne tinrent d'ailleurs pas le lundi qui suivit. Ils discutèrent de ce film dont Frélia n'avait jamais entendu parler. Ils discutèrent du futur; prometteur pour Frélia, indifférent pour Fédolie, cyclique pour Athem. Ils discutèrent du présent; constructif pour Frélia, rempli pour Fédolie, cyclique pour Athem. Ils discutèrent du passé; refusé par Frélia, rejeté pour Fédolie, cyclique pour Athem. Ils discutèrent de ce qui se passait dans l'Ouest du temps; de cet endroit où pouvait apparaître des rêves et des cauchemars; c'est à dire une foule d'imaginaire, mais surtout, jusqu'à preuve du contraire, rien de réel.
Puis, Fédolie voulu partir; Athem suivit, profitant de la voiture; Frélia expliqua qu'elle était seule, qu'elle ne savait où elle allait dormir, qu'elle pensait passer une nuit blanche et qu'elle verrait bien demain. Athem lui proposa de venir dormir chez lui, il avait une chambre actuellement inutilisée, et que si elle le voulait, elle pouvait y rester une semaine.
Elle y resta un mois, le temps de trouver une chambre et un boulot dans une petite imprimerie. Elle y resta le temps de se demander ce qu'elle faisait dans une chambre d'enfant de deux ans qui n'avait pas l'air de servir, mais surtout elle n'y resta pas assez longtemps pour oser le demander.
Pendant deux ans, ils continuèrent à se voir de temps à autre; chez Fédolie entre autres qui n'arrêtait pas de faire des soirées, souper, déjeuners sans raison mais avec succès. Mais ils se rencontraient surtout dans la rue, habitant le même quartier.
Un jour, Athem, regardant son fils, cria :
Nom de dieu, la T.V.
Il prit son fils, sa voiture qu'il venait d'acheter, et roula jusque chez Frélia.
Coup de sonnette.
Oui ?
C'est Athem.
Ouverture automatique, montée de deux volées d'escaliers. Porte entrouverte.
Bonjour.
Smak-Smak.
Jister, mon fils; Frélia, dit bonjour à Frélia.
Bon... bonjour Fralié.
Bonjour Jister.
Je viens chercher une T.V., j'espère que t'en as une.
Oui, mais...
J'te la prens, j't'expliquerai.
Athem coupa la T.V. que Jister venait d'allumer, la débrancha, la pris sous son bras et dit à son fils :
Viens, on rentre à la maison regarder la T.V.
Et Filréa..., elle vient avec.
Filréa ? Mais..., sans doute. Tu viens avec nous ?
I'faut bien, j'avais l'intention d'la r'garder c'soir.
De retour chez lui, Athem brancha la T.V., raccorda la télédistribution sur une ligne piratée vieille de plus de cinq ans, et ils purent enfin regarder la T.V. toute la soirée.
C'était vraiment très chouette !.
*
* *
Après avoir mis Jister au lit, il expliqua à Frélia l'histoire de son fils; fils qu'il aurait du avoir à sa naissance mais dont la mère-porteuse n'avait pas voulu se séparer. Elle eut enfin la réponse à la question qu'elle se posait depuis deux ans.
Frélia imagina alors une histoire, histoire parmi d'autre que l'on invente à tout bout de champs dans sa tête pour imager ses émotions. Une histoire où ne sachant passer la nuit, elle se demandait où elle pourrait dormir, vu que la chambre d'enfant était prise.
Ce à quoi Athem répondit, après s'être fait raconter cette histoire :
Dans le canapé.
Une heure après, tout deux dans le canapé se dirent que c'était un peu stupide d'y dormir, et shiftèrent dans la chambre, celle d'Athem.