Cela a commencé aux environs de mes trois ans, peut-être avant diront certains, peut-être était-ce inscrit depuis toujours dans le grand livre; mais pour moi, cela a commencé aux environs de mes trois ans.
Ma mère était enceinte, elle avait un ventre comme mon père, un ventre de "douze" comme il disait en riant dans sa barbe. Ma mère, après quelques mois le perdit, son ventre, et j'eus un frère. Il n'était pas comme je l'avais imaginé. J'avais imaginé quelqu'un comme mes parents et les autres, je l'avais imaginé s'occupant de moi, s'intéressant à moi, bref, ce mot m'est venu plus tard, m'aimant.
Or ce frère ne s'occupait pas de moi, ne s'intéressait pas à moi et je déduisis donc qu'il ne m'aimait pas. Mes parents, qui s'occupaient, s'intéressaient à moi et donc m'aimaient, partagèrent tout cela avec mon frère. Cette situation intolérable ne pouvait plus durer, le retour de ce qui existait avant sa naissance était indispensable.
Trois jours après, il n'était plus de ce monde; mes parents pleurèrent.
Pourquoi ?
me dis-je,
j'étais toujours là.
La disparition de mon frère ne fit pas revenir les jours d'avant. Je ne compris pas pourquoi. Par contre, j'observais, les années passant, un éloignement de mes parents. Je sentais qu'ils ne m'aimaient plus comme avant. Il devait donc disparaître comme mon frère. Ce que je fis.
J'étais encore jeune à l'époque, et ma connaissance du monde réduite. Je croyais que ce monde n'était là que pour moi, il ne l'était pas. Ce fus un choc. J'oscillais entre l'idée de tuer tout le monde ou à le transformer pour qu'il m'aime. Mais l'amour n'était pas indispensable pour qu'il s'intéresse à moi. La haine était convenable aussi. Toutes ces réflexions, à peine étaient-elles énoncées, ne faisait que naître leurs contraires, ne faisait que n'être leur contraire. Car l'amour du monde ne pouvait être absolu, la haine non plus, seul un mélange, subtil ou non, pouvait exister.
Plusieurs années après, je compris qu'il fallait que je rende mes semblables indifférents, un peu comme fou.
Me promenant dans les rues d'une bidonville de petite zone, à ma recherche d'une femme qui ne s'offrait qu'à moi que pour mon argent, genre de femme que j'étudiais pour accumuler des renseignements sur l'indifférence que je pouvais inspirer aux gens, me promenant donc, je remuais mes idées dites noires lorsque je tombai sur un magasin de fétiche et sorcellerie venant du monde entier. Je vis dans ce magasin un Christ, pas n'importe lequel, pas un Christ-Noir ou un Christ-Femme, mais un Christ-Bébé. Un bébé cloué sur une croix. Pour de vrai. Je vis aussi le Mal. Ce n'était pas étonnant. Et bien que suivant d'autres dessins, il me fit part de certaines facultés, facultés que, je l'espérais, me permettrais de mettre fin à l'intérêt ambigu que me portais cette humanité. J'allais la faire disparaître par différent tour de passe-passe. Mais cela, je le savais, allait me prendre des années et probablement ma vie. Qu'importe.
Mon premier essai se porta sur un couple. Il faisait l'amour dans une pension minable et je ne voyais que leurs dos. Cela ressemblait à une immonde bête à deux dos épileptique. Elle se mangeait ses langues, ne perdait pas ses urines mais c'était tout comme. Cette bête à deux dos ne pensait plus qu'à elle, pas à moi. Elle était digne de subir mon premier sort; je la coupai en deux, ou plutôt la séparai en deux comme l'on fait avec deux boules de plasticine de couleurs différentes. Avec comme effet voulu, qu'il restait un peu de l'un dans l'autre, et de l'autre dans l'un. Mais séparé de telle sorte qu'elle, la femme, ne put que fuir et lui, l'homme, errer à jamais.
Pour l'instant je le suis, pour voir l'efficacité de ce que j'ai fait. Je pense aussi à mes projets futurs. Lancer un tel sort sur un village, une ville et après, le plus efficace, celui qui une fois lancé sera inarrêtable, celui qui touchera le monde entier par effet de boule de neige.
Mais pour l'instant, je suis ma première victime.
Je suis ...
Mais de quel verbe donc.