Une femme m'a plaqué. Le dire ne me fait plus mal, cela s'est passé il y a si longtemps pour moi; un an, un an déjà. C'est ce qu'elle m'a dit à ce moment là qui me fit longtemps mal, qui m'a torturé pendant un an.
Son monologue avait bien duré deux heures. Deux heures à me crier dessus à un tel point que je me demandais comment ses cordes vocales tenaient le coup; celles d'une guitare auraient déjà cassé. Deux heures qu'elle a passé à me montrer mes cotés négatifs, les cotés qu'elle ne supportait plus voir. Je n'ai jamais su si elle criait pour se persuader de la véracité de ses dires, ou pour me forcer à les écouter, en tous cas les deux ont réussi. Elle me traita de tant de noms que cela serait inutile de les transcrire ici; sa dernière phrase résumait tous, la première phrase qu'elle m'a dite sans crier, phrase qui m'a hantée pendant un an, :
N'oublie pas que t'es un homme.
J'ai bien compris que ce n'était pas un homme au sens humain du terme, mais au sens non-femme. Car sur cette terre, il y a deux races soi-disant importantes, les hommes et les femmes classées dans un ordre dit d'importance. Et j'avais le malheur ou la malédiction de faire partie de la première.
Pendant un an, je n'ai fréquenté presque plus personne, fréquenté dans le sens discuté. Pour le pieu, chose fréquente ayant le temps et les sous, j'allais au quartier Nord voir les prostituées; puisque j'étais un homme.
J'ai discuté avec maintes personnes pour savoir qu'est-ce qui différenciait l'homme et la femme. Réduit à sa plus simple expression, c'est que les hommes ont une paire de couilles et pas les femmes, du moins du point de vue extérieur. Mais peut-être du point de vue intérieur aussi. Il parait qu'on est mâle parce que les testicules produisent des hormones. On est donc mâle parce les testicules existent et non qu'elles existent parce qu'on est mâle. Je parle du mâle au niveau du comportement de l'homme, c'est à dire au sens Macho. Je n'ai aucune idée de la véracité de ses explications mais, par facilité peut-être, j'y crois. Et le fait donc que je suis mâle, n'est pas dû à mon individualité mais en mon appartenance à cette soi-disant première race, première par ordre dit d'importance.
Et ça, ça commence à me peser.
Alors l'Idée a commencé à naître en moi.
Je me suis procuré par différentes connaissances appartenants au milieu médical, le matériel nécessaire; de l'anesthésiant, une seringue, plusieurs aiguilles au cas où j'en casserais, et un scalpel.
Je me suis enfermé pendant cinq jours dans mon appartement, jours de décontraction, de mise en condition. Chaque jour voyait diminuer les stimulus extérieurs: lectures, musiques, lumières; tout cela disparaissait.
Le cinquième jour, j'étais prêt.
Et difficilement, j'ai commencé à anesthésier ce qui contenaient les choses faisant de moi un mâle, j'ai anesthésié ces bourses flasques dont je me demandais parfois si elles m'appartenaient encore; elles m'étaient devenues si étrangères mais pas encore assez. Piquant un peu au hasard avec ma seringue, j'ai dû mettre plus de produits sur mon lit que dans mon corps, mais l'effet de l'anesthésiant commençait à se faire sentir, je ne sentais plus rien. Je me suis mit alors à découper cette excroissance qui n'était que superflue et qui ressemblait plus à un amas de cellules cancéreuses qu'à autre chose.
Et j'ai vu le sang couler.
Je l'avais oublié celui-là. Ce sang qui faisait ma survie partait en même temps, que ce qui avait défait ma vie.
*
* *
Je vais sans doute mourir, c'est ce que je me dis voyant tout ce sang qui tache mon lit. Ce que j'ai fait ne m'a peut-être pas rapproché de cette première race, première ordre d'affectivité, mais du moins, avant de mourir, on ne pourra plus me dire en fermant une porte et sans-doute plusieurs :
N'oublie pas que t'es un homme;
maintenant, je ne le suis plus, maintenant je peux dire :
J'étais un homme.