Jasmine.

Ils habitaient en communauté (il, elle, il, il, elle); mais ça, c'est déjà le milieu de l'histoire.

J'ai rencontré Véronique à l'Université, je l'avais déjà vu quelque fois auparavant dans divers endroits, mais c'est à l'Unif où je l'ai vraiment connue. Relation amicale, du simple "bonjour" dans un ascenseur au "tu viens boire avec nous", nous avons fini par nous voir de plus en plus souvent. Au fur et à mesure, j'ai appris qu'elle vivait avec plusieurs personnes, j'ai rencontré Julien en premier, à moins que ce ne soit Jérôme; cela remonte déjà à plusieurs années, je n'en suis plus très sur; puis elle m'a présenté Eric; et pour finir Jasmine. Je ne connaissais pas encore les relations entre eux. Etait-ce cinq individus, y avait-il des couples, ou me trouvais-je en face d'une quinte. Je les ai mieux définis la première fois que Véro m'invita chez eux.

Ils habitaient donc une communauté (...). Rapidement, vu la disposition des pièces, je compris que Véro était avec Eric, que Julien et Jérôme vivait durement en paria, et que Jasmine était seule. Jasmine ne parlait à personne, seuls ses yeux et ses mains étaient expression, on aurait pu la prendre pour arriérée mais je sentais en elle une vie qui n'attendait qu'un instant imprévisible pour s'épanouir. C'est son refus de parler qui la faisait paraître seule, mais on sentait les quatre autres prêts à agir à son moindre mouvement, à sa moindre syllabe. C'est à ce moment là que j'ai compris que ma division en couple était assez arbitraire, j'avais en face de moi une vraie communauté, du matériel à l'émotionnel. Je les quittais ce soir sur un sentiment de bonheur, sentiment qui me disait que certaines choses sur cette terre tournaient bien.

J'y suis retourné une autre fois, les cinq étaient là, chacun dans son coin mais tous ensemble. Pourtant, Jasmine était assise dans le salon, quelques gouttes d'eau salées coulaient sur la surface de ses joues, quelques cris étouffés sortaient de sa bouche. J'avais l'impression qu'une crise était proche. Personne ne faisait attention à elle; peut-être était-ce habituel, ou simplement ils savaient ce qu'elle avait et attendaient que cela passe. Je me sentais perdu devant cette indifférence. Alors, je me suis approché d'elle et j'ai commencé à lui parler. Parler est beaucoup dire, je lui sortais une série de syllabe qui bout à bout faisaient plus une musique qu'une phrase. Avec le revers de mon doigt, j'ai caressé sa joue pour enlever ses larmes. Enlever celle qui coulaient mais surtout empêcher que d'autres n'arrivent. Et elle, au lieu de rester dans ses pensées, au lieu de continuer son travail que je ne pouvais comprendre, elle a commencé à me regarder, non pas me voir, mais me regarder. Ses yeux étaient immenses, ils m'ont fait un peu peur.

Plus tard je me suis encore retrouvé à sa table, elle a prit ma main et ne la plus lâché. Du moins jusqu'à ce que Véro ne vienne la chercher pour aller je ne sais plus très bien où, j'étais déjà troublé.

Plus tard encore, Jasmine fut apprêtée pour aller dormir, mais avant, elle est venue vers moi, je lui ai donné un baiser sur la joue, elle s'est reculée, m'a regardé, et de loin, sans doute pour ne pas devoir définir un endroit précis, elle m'a renvoyé ce baiser en plusieurs exemplaires, couvrant ainsi tout mon visage. Elle est alors revenue vers moi, lentement, et a posé délicatement sa tête sur mon épaule, contact éphémère de quelques secondes, contact sans doute inoubliable. Elle est alors partie se coucher, définitivement.

Je suis resté encore quelques heures, mais mon esprit n'était plus là. Mon esprit voyageait, avec celui de Jasmine.

*

*     *

Le lendemain, Jasmine occupait toutes mes pensées, mais rapidement j'ai tourné d'un demi-tour mes yeux dans leurs orbites, et au lieu de voir les images de mon imagination, j'ai regardé celle du réel.

Je me suis rappelé que plus de vingt-quatre ans me séparait de Jasmine, mais surtout, que je n'en avais que vingt-cinq.

Valid HTML 4.0 Transitional