Jeu.

L'homme était philosophe, sans doute le plus grand de son époque. C'était le génie de son temps comme l'humanité en avait connu, durant sa longue évolution sur une planète qui sans le vouloir s'appelait Terre.

Il aurait pu vivre dans un tonneau comme un de ses prédécesseurs si une loi n'interdisait les bidonvilles. Il s'était donc limité à une maison de quelques pièces dans une ville d'un million d'habitants, nombre qu'il considérait actuellement comme optimum pour le respect des individus.

Après avoir grandi sans le demander, il s'était retrouvé adulte et avait simplifié sa vie à deux buts. Le deuxième dérivait du premier, le premier était nécessaire au deuxième. Le premier se basait sur le fait qu'il fallait manger pour vivre, c'est à dire que dans la société dans laquelle il vivait, il lui fallait travailler. Et le deuxième se basait sur un concept non encore défini qui lui disait qu'il voulait vivre une vie personnelle, une vie dans un environnement calme, une vie dénuée de tension, une vie faite du respect de l'Autre, une vie humaine au sens humanitaire du terme.

Son boulot, il l'avait expérimenté en dilettante en secondaires. Il était parvenu à régler différents problèmes, à vrai dire mineur, en tant que délégué de classe entre le professorat et les élèves de son école. Tentant l'université dans la faculté de psychologie, il passa son temps, c'est à dire deux ans de sa vie, dans des discussions chaotiques entre ce nouveau professorat et les student. Pour une raison qu'il ne s'expliqua jamais, il n'arriva jamais à s'imposer ou même à faire passer quelques idées valables. Après ces deux années qu'il considérait comme des échecs, il pensa que ses idées n'étaient que du vent juste bon à agiter ses amis et lui-même. Il se retrouva alors ouvrier dans une petite firme de fabrication de câbles de quelques centaines d'ouvriers, ses parents lui ayant coupé les vivres. Il n'y resta que six mois, dont la plupart dans les bureaux de différents responsables plutôt que dans l'atelier dans lequel il avait été installé. Il venait en effet de résoudre une vielle crise interne à la firme qui l'acculait à une grève suicidaire ou à une faillite inévitable. Il était parvenu grâce à son emploi d'ouvrier, emploi qui lui avait permis de connaître le malaise des différentes personnes employées, et grâce à ses compétences d'analyste, qui lui avait permis de faire une synthèse de la situation du marché, à fusionner les idées du patronat et du syndicat.

Cela fait, il fut appelé en tant que médiateur par différentes personnes ou groupuscules pour résoudre les problèmes d'incompatibilité entre partis de toutes sortes apparemment opposés. Une de ses conditions était d'observer le système qu'il devait reformer. Il imposait donc de pouvoir se retrouver dans les conditions de vie des individus du système pendant une durée qui pouvait si nécessaire atteindre parfois plusieurs années. Ce nombre d'années, il ne pouvait le dire à l'avance, il ne faisait pas de devis quitte à perdre des millions pendant ce laps de temps considéré comme indispensable. Quelques soient les échecs encourus, il parvenait toujours à les faire retomber sur la mauvaise fois d'une des parties. Réalité ou mensonge, les futurs employeurs misaient sur le premier choix vu les succès.

Il gagnait donc sa vie à faire le médiateur. Bonne chose de faite, il lui restait maintenant à vivre, chose plus difficile. Ses projets furent la médiation des individus de la terre ce qui l'obligea à écrire ses idées et à passer pour philosophe ou à agir et devenir diplomate. Diplomate le répugnait.

Trop de mensonges,

disait-il, de plus la diplomatie liait ou déliait les peuples et non les individus. Il se retrouva donc philosophe une dizaine d'années après son premier succès et avec une femme qui n'avait aucun rapport avec celui-ci.

*
*   *

Si sa femme avait toujours été d'accord avec la façon dont il gérait sa vie, si plus d'une fois elle s'était dit qu'elle ferait bien de même voyant la misère de l'humanité, elle se retrouva rapidement avec un argument indépendant de sa volonté pour fuir toutes responsabilités humanitaires; elle venait d'hériter de deux enfants. sa belle-soeur venait en effet d'accoucher de deux jumeaux et avait eu en même temps la triste idée de mourir, chose qui se faisait de plus en plus rarement (mourir, avoir des enfants, avoir des jumeaux, ne pas avoir de père pour eux...) Elle venait de recevoir un rêve qu'elle s'était toujours refusée de réaliser, un rêve qui devait naître à le mort d'une envie, d'une envie qui voulait naître dans un ventre insatisfait et même frustré. Car elle trouvait qu'il y avait assez de monde sur cette planète sans en rajouter d'avantage. Son mari qui se retrouvait oncle puis père ne l'avait, en bon rationnel, nullement contredit.

Elle se retrouva bonne ménagère, partageant son temps à une maison facile à ranger, à torcher ce qu'elle appelait ses deux gosses, à voir amis et amies et, histoire d'appliquer les théories du dernier philosophe à la mode, à participer à quelques mouvements dits humanitaires.

Ses enfants grandissaient, chose banale. Ses enfants grandissaient en même temps, chose banale pour des jumeaux. Ils aimaient les jeux, chose banale pour des enfants. Mais c'est sur ce point qu'ils se différenciaient des autres, ils ne concevaient plus la vie que comme un jeu. Chaque chose apprise devait l'être sous forme de jeu. Mais ils n'aimaient ni perdre ni gagner. De plus, la vie étant jeu, passer d'un jeu à un autre était un jeu. Une partie finie ne l'était jamais car elle continuait dans une partie du jeu qui suivait.

Alors leur mère inventa un jeu sans fin, un jeu sans perdant ni gagnant mais un jeu fait d'objets, de règles et de joueurs. Il n'y avait pas de but. Ce jeu, qui une fois que les parties adverses-complices arrivaient à l'équilibre, semblait se terminer, elle en changeait les règles pour le relancer. Au début elle ne changea qu'une règle simple à la fois, mais rapidement elle dut en changer une plus complexes, puis plusieurs en même temps, elle finit par arriver à leur expliquer comment changer eux-mêmes les règles. Elle qui avait créé ce jeu, qui avait créé les règles, s'était reléguée à un élément du jeu.

Ce qui commença par une partie de pousse-ballon était devenu un jeu indescriptible, nécessitant de connaître le passé de la partie, et de regarder tous ce qui étaient autour de soi et soi-même. La brique du jeu de construction perdue depuis plusieurs mois et retrouvée derrière l'armoire devenait élément et règle dans la partie qu'ils jouaient. Une personne qui rentrait dans la pièce se retrouvait rapidement encerclée par un nounours, une voiture et d'autres objets tel qu'une feuille, un trou, une règle, matérielle ou conceptuelle, une litote, un chocolat bleu pâle... Leur mère ne connaissait plus les règles et les pions. Elle se demandait parfois si elles les avaient connus un jour, mais elle en voyait le résultat.

L'espace réservé aux enfants n'était plus qu'un mouvement statique. Un objet immobile pouvait le rester pour le reste de leurs vies, alors qu'un autre n'était immobile que par rapport à un troisième bougeant sans cesse.

Elle filma ce jeu, mouvement de ses deux enfants dans une chambre chaotiquement rangée, en analysa certaines phases et pu en apprécier une beauté d'équilibre stable et instable, en même temps que des mouvements immobiles dont la vitesse ne faisait que croître alors qu'ils ralentissaient.

*
*   *

En même temps, elle était devenue correctrice et analyste des écrits de son mari. Lisant les nombreuses pages qu'il écrivait, elle parvenait à en découvrir les contradictions. Les marquants avec un léger point d'interrogations dans la marge, il relisait ses pages et notait les contradictions qu'il avait l'intention de développer les jours suivant. Son oeuvre n'était plus qu'une énorme racine. Partant d'une phrase connue qui simplifiait l'humain à sa plus simple expression, il avait écrit une page. Cette page, sa femme l'avait lue et lui avait indiqué toutes les phrases à expliciter; il avait alors écrit un livre. Il était maintenant en train d'en écrire la suite. Chaque remarque de sa femme était une racine qui se subdivisait en une multitude d'autres. Si tous les noeuds, ou du moins la plupart était découvert par sa femme, c'est lui qui choisissait lesquels développer. Certains sujets étaient temporairement abandonnés, d'autres tellement détaillés qu'ils en devenaient inattaquables.

Elle avait oublié depuis longtemps ce que l'oeuvre voulait dire. La représentation spatiale de l'oeuvre, c'est à dire les liaisons entre chaque noeud et racine était mis à jour par son mari par un système complexe de numérotation qu'elle refusait systématiquement d'apprendre. Elle considérait simplement chaque page comme indépendante et l'annotait.

A son mari de faire le reste.

*
*   *

Ce n'est qu'après quelques années, années de labeur et années de jeux, qu'ils s'aperçurent que l'oncle et les deux enfants ne jouaient qu'au même jeu. Ce fut un ami, Pierre Danteur, mathématicien de renom, qui en fit la découverte.

Il les connaissait réellement depuis deux ans. En fait, il avait été dans la même école que l'épouse pendant leurs adolescences. Ils s'étaient perdus de vue pendant plusieurs années et s'étaient retrouvés lors d'un cocktail donné pour fêter un prix littéraire quelconque.

Après une série de banalité de retrouvailles, les deux hommes firent plus ample connaissance, la femme se tournant vers de moins haute pensée mais toutes aussi importantes; elle continua d'analyser le jeu de ses enfants. Durant ces deux années, les deux hommes se rencontrèrent bien des fois pour déterminer les liens entre la philosophie et les mathématiques. Un jour, Pierre emmena avec lui son fils légèrement plus âgé que les jumeaux mais qui après cinq minutes de jeu avec eux, s'écroula en larme ne parvenant pas à comprendre ceux-ci, ni le jeu, ni les jumeaux.

La mère expliqua à Pierre les quelques règles qu'elle était parvenue à comprendre et les parties de jeu où elle s'autorisait à participer. Trois heures plus tard, Pierre était sortit des mouvements presque hypnotiques du jeu, pris les films de différentes périodes tournées par la mère, l'oeuvre écrite par son mari et revint deux mois plus tard avec un sourire ambigu sur les lèvres.

Il leur montra alors en quoi le jeu et l'oeuvre étaient pareils et leurs montra d'abord une simple analogie.

Le Quinze Vainc est un jeu de cartes. Il se joue à deux personnes avec les neuf premières cartes d'une couleur. Posées faces visibles sur une table, chaque joueur en prend une l'un après l'autre. A partir du moment où ils en ont trois dans leur main, ils doivent d'abord en défausser une avant d'en reprendre une autre. le premier dont la somme des trois cartes qu'il a dans sa main fait Quinze a gagné.

Le Tic-Tac-Toc est un jeu de pions. Il se joue à deux personnes avec deux séries de trois pions et sur la table un damier de trois cases sur trois. Chaque joueur dépose à tour de rôle un pion sur le damier. Une fois les six pions déposés, le jeu se poursuit en déplaçant un des ses pions. Le premier qui parvient à aligner ses trois pions à gagner.

En y réfléchissant quelques instants, parfois même quelques années, on s'aperçoit que ses deux jeux sont les mêmes. Il suffit en effet de remplir les cases du damier par les neuf cartes en en faisant un carré magique. C'est à dire que la somme de chaque rangée horizontale, verticale et des deux diagonales fasse Quinze.

Le mari, ou les philosophes en générales, jouaient au Quinze Vainc avec l'humanité. C'était en effet une suite de réflexions et de raisonnement dont l'ensemble devait aboutir à un résultat bien précis. Les deux enfants, eux, jouaient au Tic-Tac-Toc. Ils essayaient d'aligner différents concepts pour en arriver à un plus grand qui pouvait se simplifier à l'inexistante ligne droite. La mère voyant l'éternelle partie de ses enfants, parvenait à "sentir" le jeu de son mari pour l'aider à vaincre son combat contre l'humanité présente; elle était l'émotion qui reliait ses deux occupations.

Mais le comportement des deux enfants poussa l'analogie des deux jeux plus loin. Dans ces deux jeux qui n'en sont qu'un, deux bons joueurs ne pouvaient que faire des parties nulles. Ils suffisaient d'en faire quelques parties pour le remarquer

Les deux enfants avaient pris cette idée pour créer leur jeu. Le philosophe la subissait.

Il sut alors qu'il ne gagnerait jamais contre cette humanité, qu'elle serait de son vivant sans doute toujours méprisable mais qu'il fallait continuer.

Car si continuer ne voulait pas dire gagner, abandonner voulait dire perdre.

Valid HTML 4.0 Transitional