Martin ne l'avait pas reconnue. Pour lui, il était un Métallo au chômage, cherchant du boulot par une voie plus officielle, ou plutôt, plus médicale que d'habitude. Depuis plusieurs mois, il vivait selon ce que lui dictait son programme de maintenance, maintenance de sa propre vie. Il était très confiant en ses propositions, bien qu'il ait trouvé bizarre de laisser faire le choix de son futur boulot par une organisation étatique, organisation qui devait sûrement se baser sur une version foireuse du programme dépassé "Connais-toi toi-même". Il avait trouvé cette proposition tellement bizarre, qu'il avait osé pour la troisième fois depuis la mise en route du programme lui demander une confirmation. Et le programme de vérification s'était mis en route, travaillant quatre jours d'affilées pour vérifier l'inexistence de l'improbable; le programme affichait continuellement la validité de ses mémoires, la validité des communications, la validité des données, la validité des ... En quatre jours, il immobilisa plusieurs ordinateurs annexes pour augmenter sa vitesse de calcul, sans quoi les vérifications auraient pris plusieurs semaines et seraient inutiles car périmées. L'opération coûta à Martin deux mois de salaires, c'était cher payé la méfiance qu'il avait dans son programme, mais peu en regard de l'échec de sa vie en cas de défaillance.
Ce programme ou cet assemblage d'objets, ou plutôt de concepts pour être plus humain, avait été réalisé à l'hosto, lors de sa grande crise existentielle. Une fois finie, il avait transféré sa création dans sa banque de données, laissé quelques notes dans la Grande Banque Informatique au cas où quelqu'un déciderait de faire la même chose que lui. Il s'était alors présenté chez le médecin principal et avait dit simplement :
J'ai fini, je sors.
Le médecin sans un mot, tira son dossier sur imprimante, le lui donna avec en première page la dernière, indiquant où Martin pourrait récupérer ses affaires et signer son bon de sortie.
Ce programme avait l'air valable; il avait en quelque mois fait ses preuves, mais parfois Martin doutait car l'humain doute souvent, plus du donneur de conseil que du conseil lui-même, surtout s'il vient d'une machine.
Il s'était fait engager en tant que Métallo quelques mois plus tôt, sur le conseil du programme, sachant très bien que l'aciérie fermerait et qu'il devrait retrouver un autre boulot. La stabilité ne devait pas être de mise pour l'instant semblait-il.
Il se retrouvait donc là, en face d'une personne inconnue, qui après avoir murmuré :
Encore une métallo, Martin qu'il s'appelle,
s'était tue et, le regardant, ne bougeait plus.
*
* *
Cela a duré quelques secondes ou quelques heures, différence due au fait qu'on soit émotionnel, rationnel, temporel ou néo-cadraniste. En clair, une horloge parlante dirait :
3 minutes 34 secondes et les décimales n'ont pas d'intérêt.
Le tableau était simple; d'un coté assise à son bureau Phélia qui se répétait en gros dans sa tête :
Martin, il s'appelle Martin, j'ai devant moi Martin, il s'appelle Martin, ...
Et ce pendant trois minutes trente-quatre secondes, de l'autre Martin debout les mains dans les poches en train de se demander s'il ne changerait pas de nom avec celui d'une des gorgones, voyant l'effet involontaire d'un sort de pétrification. En voyant cette femme immobile, il demanda s'il n'intervertirait pas les rôles pour lui conseiller d'abandonner son boulot de conseillère en placements, pour prendre celui de Métallo, endroit où elle ne devait pas trop réfléchir, ce qu'elle faisait un peu trop au goût de Martin. Après trois secondes de réflexion, il se traita d'idiot vu qu'il était l'un des derniers Métallos, et qu'avec son air ahuri, la statue devait sans doute boucler dans ses pensées.
Toussotements, toussotements de la part de Martin qui essaye de dépétrifier la statue en face de lui, et qui essaye de se persuader que cette scène ne pouvait être prévue par ce foutu programme, car à bien y réfléchir, il a déjà vu cette femme mais pas cette expression. L'expression du visage ne correspondait pas au visage.
Un visage peut exprimer un ensemble de sentiments divers. L'ensemble et l'intensité de ces sentiments créent des points, des lignes, les Anciens se limitaient aux rides, piètre performance, et des surfaces sur un visage qui fait que celui-ci est une carte sentimentale de la personne. Ces cartes, après une longue expérience, étaient lisibles par certains humains. On pouvait y lire le passé, le présent, le futur espéré ou repoussé d'une personne.
Martin était capable de lire ce genre de cartes, mais celle-ci était complètement brouillée, le futur qui avait été espéré ne correspondait pas au présent dont elle jouissait. Cette carte était donc contradictoire. Cette femme avait donc changé, elle avait changé profondément. Il ne l'avait donc pas déjà vue, il avait vu une femme qui n'était pas encore elle.
Les toussotements n'ayant pas eu d'effet, Martin se décida à être plus actif.
Est-ce que l'on ne s'est pas déjà parlé.
Phélia sortit un peu de son rêve, elle commença lentement et continua plus rapidement :
Si, il y a quelques années, à la soirée de Marianne, tu m'as invitée à danser, j'ai refusé.
Pause.
Martin ne voyait absolument pas cette soirée, une soirée qui remonte à quelques années correspondait pour lui à plus de cent ans. Il relança la conversation.
C'est tout.
Oui.
Ah.
Et rajoutant plus pour lui même :
Je ne t'ai donc vu que cette fois là!
Non.
Martin se mit à réfléchir, "Oui" puis "Non" étaient assez contradictoires, mais se rapportaient à deux phrases différentes, principalement par les verbes "Parler" et "Voir". Il l'avait donc vu au moins une deuxième fois, mais où ? Phélia qui s'amusait, anticipait les pensées de Martin, et put dire avant lui :
Au T.D., il y a presque deux semaines.
Juste.
Martin se souvenait de ce visage, cette femme seule au T.D. qui le regardait de façon si bizarre qu'il en avait pris peur, et qu'il en était sorti le plus rapidement possible.
Le sort était maintenant inversé, c'était lui qui se trouvait pétrifié, mais Martin avait une très bonne constitution, et ne le resta que quelques secondes; il se remit à parler :
Est-ce que tu ne pourrais pas éclaircir certains points que je trouve obscures ?
*
* *
Phélia décida de ne rien lui raconter, du moins pas dans l'immédiat. Non pas qu'elle aie peur de la réaction de Martin, mais pour elle, chaque chose devait être traitée à des moments particuliers, du moins dans la mesure du possible. Elle lui répondit d'attendre les éclaircissements, s'il cherchait toujours un boulot et ce qu'il faisait ce soir. Martin remit ses questions au soir même, ce qui lui permettait de répondre à deux questions en même temps, quant au boulot, il verrait bien cela plus tard. Phélia reprit son dossier et écrivit dessus "Analyse post-posée". Martin sortit, indiquant un café qu'il connaissait bien "L'Antépénultième". D'un mouvement de la tête, Phélia acquiesça, ne sachant absolument pas où il se trouvait, et priant tous les dieux qu'elle pourrait trouver facilement son adresse. Martin y alla directement bien que l'après-midi n'était qu'à son début. La situation était en effet complexe, il aurait du mal à la goïser.
"Goïser", terme inventé par Martin, exprimait la mise en équations du monde en se basant sur les règles du "Go". Ce jeu, d'origine orientale, permettait par la somme de ces règles élémentaires, à simuler, du moins d'après Martin et d'autres philosophes, les règles de la vie. Martin avait suivi le chemin inverse, pour pouvoir construire sa vie sur la simulation d'une partie de "Go", partie jouée sur un "Go-ban" infini.
Arrivé à l'Antépénultième, il se mit au travail, essayant d'expliquer à ce foutu programme ce qui venait de lui arriver ne sachant s'il, le programme, parvenait à le comprendre, lui, Martin.
Ce travail supposé fini, il se mit à chercher qui était cette femme, il abandonna très vite, comprenant qu'il n'arriverait à rien. Il prit alors son roman en cours, et en continua la lecture.
Phélia, pendant ce temps décida de prendre congé, ses employeurs lui demandèrent bien si elle n'avait pas trop de problèmes, sachant qu'elle avait déjà eu quelques absences ces derniers temps, que si elle le voulait, elle pouvait prendre congé plus longtemps. Mais Phélia, tout en refusant propositions et discussions, était déjà partie. Elle prit le chemin de sa maison traversant rues et boulevards, prenant divers métros, elle se retrouva alors dans sa chambre où elle réunit les lettres de son frère, et les quelques notes qu'elle avait prises sur les derniers éléments de sa vie. Des notes qu'elle ne voulait pas relire tout de suite, elle voulait les remettre à Martin et les relire en même temps qu'il les découvrirait. Elle imagina une série de scénarios, simulant dans sa tête le comportement de Martin. L'adresse. Elle se rappela qu'elle n'avait pas l'adresse de ce café. Elle prit son clavier, chercha "L'Antépénultième". Introuvable. Son estomac se noua. Un lapin, Martin venait de lui poser un lapin. Non, il avait demandé si elle le connaissait et comme une idiote elle avait acquiescé. L'Antépénultième existait, mais où ? Au bord de la mer, sur une montagne, en province, sur une montagne en province, dans un fleuve, dans une grotte, dans l'imagination. L'imagination, il fallait laisser courir l'imagination. Cours imagination, cours, cours, galope, saute, bondis à travers tout. Le Chauvin, Phélia téléphona au Chauvin. L'Antépénultième existait, c'était un café-restaurant à dix minutes de chez elle.
La peur passe, l'adrénaline aussi.
Comme d'habitude, elle avait mal calculé son coup, le rendez-vous était à huit heure et six coups venaient de retentir de son horloge à balancier. Elle sortit, passa de librairies en bouquinistes, et ne trouva rien. Elle trouva en fait énormément mais n'avait pas le coeur à acheter. L'attente lui donnait un rien de mélancolie.
Le "Bonjour" de Phélia fit sursauter Martin qui plongé dans son livre ne s'occupait plus de ce qui se passait autour de lui. En deux instants trois mouvements, le livre se retrouva fermé, enfermé dans le sac de Martin et une chaise, glissant presque mystérieusement, permit à Phélia de s'asseoir.
Phélia raconta son histoire en deux minutes, Martin mit quatre heures à la comprendre en lisant et relisant les notes qu'il avait en face de lui.
Oui, Martin comprenait Phélia.
Oui, Martin était près à vivre avec elle.
Non, Martin ne voulait pas d'enfants, il voulait rester libre, un enfant était une tâche trop prenante, il préférait employer son temps à vivre, à aimer, à ne pas être tributaire de la nature.
Oui, Phélia acceptait, elle ne pouvait comprendre ou refusait de comprendre, mais elle acceptait.
Et à l'aube, chez elle, s'étant réveillée avant Martin, elle se demanda une dernière fois si elle était prête à accepter ou non, mais ses idées disparurent en s'effilochant dans son cerveau, bientôt les concepts d'accepter ou de ne pas accepter se fusionnèrent pour n'en former qu'un, elle aimait Martin.
*
* *
Son programme était mort, ou plus exactement comateux; depuis plusieurs semaines, depuis l'entrée de Phélia dans sa vie, son programme restait muet. Il continua à lui passer les éléments de sa vie mais aucun conseil n'en sortait. L'époque devait être à l'instinct animal, l'informatique s'étant mise elle-même à l'écart. Martin se retrouvait seul, sans aide, du moins ce fut la première impression qu'il eut. Mais à force d'y réfléchir, il osa imaginer, il osa comprendre, il osa accepter l'aide de ce programme. Ce programme, trop conseiller de Martin, risquait d'emprisonner Martin dans une voie non désirée, il fallait donc de temps à autre lâcher la bride, laisser revivre Martin pour savoir ce qu'il était.
Martin vécut, il vécut avec Phélia, reprit un boulot dans un journal de quartier, il était là, à plier des lettres, à les mettre dans une enveloppe, à écrire des adresses dessus, à mettre des timbres dessus, tout ça parce qu'il était tombé sur une bande de cinglés qui voulaient vivre comme avant, mais lui s'en fichait, il travaillait.
La vie Phélia-Martin était simple. Elle travaillait le matin, lui l'après-midi. Le soir ils vivaient, parfois séparés, parfois ensembles comme tant de couples ont fait des siècles durant. Martin se sentait bien, se demandant parfois si Phélia avait ce qu'elle désirait ou plutôt ce qu'elle avait désiré, car il ne savait pas si elle avait changé depuis qu'ils étaient ensembles.
Quelques mois plus tard, le début de la fin arriva. Il arriva dans un corps de femme sous la forme d'un foetus, un soir à l'Antépénultième. Martin et Phélia y étaient avec quelques amis, ils y discutaient du dernier livre de Véronique Leblanc, humaniste à la mode, qui essayait de relancer une fois de plus le débat sur la comparaison de l'euthanasie, suicide de société, et du suicide individuel, folie et réalité passagères.
Le grincement de la porte fit lever les têtes qui préféraient s'occuper de ce qui se passait autour d'elles, que de la conversation. Martin sourit, la personne qui entrait aussi au moment où elle vit Martin. Un "Bonjour" à l'assemblée et un "Je voudrais te parler" à Martin résuma ce que Phélia entendit. Martin discuta longtemps avec cette femme, si longtemps que le patron du café remit ses clés au couple, demandant à Martin de bien fermer à double tour. Phélia était partie depuis longtemps, en même temps que ses amis, pour aller dormir. Le lendemain matin, Martin lui expliqua l'histoire de Fidhénie, une amie de longue date qu'il voyait irrégulièrement, et qui venait de lui demander un service. Elle avait un problème avec un père naturel, et cherchait un père d'adoption qui ferait figure de prête-nom.
Phélia entra dans un moment de folie, du moins pour Martin. Elle passa du rire ironique aux pleures, aux tremblements, au refoulement, à l'immobilité, cela plusieurs fois de suite dans des ordres différents. Elle rappela à Martin ses désirs de liberté, alors qu'il se retrouverait avec un enfant à élever si jamais Fidhénie se suicidait, ou mourrait d'un accident quelconque. Sa folie la poussa à lui rappeler que si elle n'avait pas d'enfant, c'est parce que lui, Martin, n'en voulait pas. Des heures durant, elle dit à Martin ce qu'une femme frustrée aurait accumulée depuis des années alors que cela ne faisait que quelques mois qu'ils vivaient une vie commune. Pendant ces heures, Martin ne dit rien, il écouta Phélia quand elle parlait, il écouta le silence quand elle se taisait. Mais dans les deux cas, il restait sur sa décision, Fidhénie avait besoin de lui, il ne se déroberait pas.
Phélia ayant fini son monologue, Martin se leva et dit :
Parce que.
*
* *
Trois heures plus tard, Fidhénie se leva et dit aussi :
Parce que,
en réponse à toutes les questions qu'elle se posait depuis le départ de Martin, et aussi pour une dernière fois mimer Martin. Elle rassembla ses affaires, en prit quelques unes dans un sac, et envoya le reste chez un garde-meuble. Avec ce sac, elle prit le train, un dé qu'elle jeta dix fois, et fit un nombre de kilomètres égal à la somme des résultats du dé. Là, elle s'installa dans un hôtel attendant mieux, elle vécut dix ans à attendre un monde potentiel qui dérivait sans attache sur un océan temporel. Ce monde se fit appeler Monde 19, par manque d'imagination, car c'est dans le 19, le tram 19, que Phélia rencontra un homme qu'elle avait déjà vu un soir, il y a longtemps, au Chauvin. Un homme qui l'avait quitté, sachant qu'ils se reverraient.
*
* *
Plus tard, Martin revit Fidhénie pour signer l'acceptation de paternité.
Plus tard, Martin reçut une convocation de l'hôpital, sa fille venait de naître.
Martin sortit de l'hôpital en pleurant, Fidhénie était morte donnant naissance à un rêve qu'il tenait dans ses bras, et dont il ne connaissait même pas le nom.