Je ne l'ai connue qu'un an, une courte année, mais ceux qui l'ont connue plus longtemps disent de même, en remplaçant le mot "année" par un de ses multiples. Je ne l'ai pas encore comprise, c'est à dire que je ne suis pas encore parvenu à résumer sa façon d'être à des mots, ni même à des pensées cohérentes. Il ne me reste d'elle donc que des souvenirs et des pensées confuses; du moins au point de vue relationnel; au point de vue matériel, il me reste une porte, une porte qu'elle m'a laissée avant de disparaître.
Je ne sais ce que signifie ce présent; cette porte doit-elle être ouverte, fermée, faut-il lui mettre une clé, ou casser la serrure, faut-il la brûler ou s'en servir comme paillasson; une liste, faite de plusieurs pages, a été établie ou plus exactement, continue à s'établir. Toutes les suggestions d'amis y ont été transcrites, des plus logiques ( l'ouvrir ), aux plus folles ( l'ouvrir ), passant par les plus dangereuses ( l'ouvrir ). Mais si Massilie était partie sans laisser cette porte, peut-être que je l'aurais simplement considérée comme folle alors que maintenant, de par l'existence de ce présent, je me vois obliger de dire :
Je ne l'ai jamais comprise.
Je l'ai rencontrée à une soirée chez des amis. Ce qu'on y fêtait n'a aucune importance, n'y les gens qui y étaient, excepté pour moi Massilie. Je l'ai vue alors que j'étais dans un petit groupe d'ami, groupe qui débattait sur l'importance de trouver la corrélation, si elle existait, entre l'intensité du transfert d'émotion entre deux êtres vivants ou non, et du tarot à une soirée où tout le monde était pété; quoique débattre est un grand mot, vu que nous étions tous en accord. La discussion durait depuis plus de deux heures sans avoir progressé, de mauvaises langues disaient même qu'elle avait régressé, quand Massilie intervînt. Elle était là à nous écouter depuis plus d'une heure et exprima avec une parfaite aisance, que :
l'intensité ne pouvait être que négative ou accaparée;
solution, si c'en était une, qui fut longuement débattue, pendant presque une minute, plus aurait été impossible, vu la dérive de la discussion et des continents.
Quoiqu'il en fut, nous déjeunâmes ensemble le lendemain, elle et moi, pas le groupe d'ami. Elle venait en effet de passer la nuit chez moi, et mon incompréhension grandissait déjà, car ce qu'elle avait surtout fait cette nuit, c'était dormir. Moi pas, j'avais préféré la regarder toute la nuit à la lumière diffuse de la lune, voulant la réveiller pour faire quelque gymnastique avec elle; mais bien éduqué, je ne le fis pas. Après deux trois tasses de kafka, elle s'habilla et me dit, avant de partir sans geste ni parole de revenir ou d'adieu :
T'es un drôle, toi !.
Je suis donc drôle ! C'était bien la première fois qu'on me le disait si sérieusement, du moins elle paraissait sérieuse. Mais peut-être n'était ce qu'un jeu, un jeu qu'elle jouait sans le dire et peut être sans le savoir; mais quel sorte de jeu ?
J'appris quelques jours plus tard qu'elle n'avait actuellement aucun appartement, qu'elle logeait par-ci par-là, s'arrangant si nécessaire pour trouver un pigeon. Mon orgueil en pris un coup. Puis, encore plus tard, qu'à cette soirée elle avait fait faux bond à Phèdre, et qu'il ne savait pas où elle avait été :
Moi si.
Dis-je fièrement dans ma tête.
J'imagine qu'un jour, j'aurai un renseignement supplémentaire qui me déroutera encore.
Je suis rentré, et sans doute bien d'autres, dans sa vie sans l'avoir décidé. Cela peut paraître trivial au premier abord, mais cette phrase est pensée et réfléchie.
Car nous ne sommes en effet pas maître d'une première rencontre, mais nous le sommes en partie pour les suivantes. On peut en effet décider de revoir une nouvelle connaissance, décider d'investir en elle différents coups de téléphone et si nécessaire différentes soirées, jusqu'à ce qu'on sente si cela vaux la peine de continuer. Mais on peut aussi repousser les avances que cette personne rencontrée nous fait, lui faire comprendre qu'il est inutile de se revoir.
Mais Massilie ressemblait plus à un point d'interrogation, qu'à un être, dit, humain
Je ne parvenais jamais à savoir ou prévoir ce qu'elle voulait ou faisait. Alors que je m'attendais à la voir à une soirée, elle s'y trouvait; plus troublant, alors que je l'avais invitée à prendre un verre dans un café, elle s'y trouva en même temps que moi; encore plus fort, en pleine semaine vers trois heure de l'après-midi, heure à laquelle elle devait sûrement travailler, je passais chez elle et elle n'y était pas. Toutes ces évidences étaient en totale opposition avec les coïncidences qui suivirent; me promenant sur la digue de la côte, je ne la vis pas; alors qu'une semaine auparavant, en plein centre-ville, je la croisais au coin d'une rue. En clair, chaque fois que je pensais arriver à un point qui je croyais me rapprocher d'elle, soit j'en étais à cent lieues, soit ce point n'étais pas celui que je pensais.
Que ce point d'ailleurs, soit un point matériel ou autre.
Point matériel d'abord, car nos nuits suivantes furent quand même différentes de la première, du moins en grande partie. Mais là, de nouveau, la perplexité était de mise, alors qu'une caresse sur sa cuisse gauche était suffisante pour n'avoir rien à faire d'autre, une caresse sur la cuisse gauche la laissait totalement indifférente.
Point intellectuel ensuite, car nous nous voyions aussi pour d'autres occasions, cinéma, concert, galerie... Là, au cinéma par exemple, si elle avait horreur du burlesque, elle ne supportait pas de regarder, ne serait ce que l'affiche, un film de Woody Allen, surtout un des premiers.
Imaginez-vous que sortant de la Grand-Place, et espérant arriver à la Bourse, vous vous retrouviez en grande banlieue ou à Paris. Ce qui en tant que tel est la même chose, vous n'êtes plus à Bruxelles. C'est à peu près ce que je ressentais quand je la voyais, lui parlais, l'accompagnais. Avec elle, si je lui demandais ce qu'elle faisait le soir même, je n'étais pas sur, d'après sa réponse, de savoir ce qu'elle avait fait la veille.
Elle était très ludique, mais malheureusement un peu trop pour moi. Elle connaissait la plus part des jeux existant ou à venir, mais sans être spécialisée dans un particulier. En fait, un jeu la blasait assez rapidement. Après deux ou trois parties, elle avait compris toutes les finesses du jeu, mais ne s'y intéressait pas assez pour pouvoir les appliquer et battre un adversaire valable. Elle trouvait qu'un jeu matériel avait toujours une composante tactique qui dénaturait le jeu, elle cherchait le Grand Jeu n'ayant qu'une composante : la Stratégie. En attendant la révélation, on se distrayait de temps à autre. Quand je jouais avec elle, les règles étaient en constant changement. Si nous jouions à la bataille, jeu de carte enfantin;, une bataille de neuf pouvait signifier que le pique devenait l'atout. Ca, c'est la première et une de ses seules règles que j'ai retenue. Les autres étant en général en contradiction avec cette première, comme la 47ième, ou la 223ième, je ne sais plus, qui dit qu'un échec au premier ministre autorise à retourner une pierre du Go-ban.
Son appartement était toujours bordélique. Les analystes du Chaos trouveraient plus de renseignements si elles étaient faites chez elle, plutôt que dans n'importe quel laboratoire scientifique. Elle avait d'ailleurs toujours une tasse de kafka prête à être réchauffée au cas où un semblant d'ordre risquait d'apparaître. Pourtant tout avait sa place, du moins pour elle. chaque fois qu'elle avait besoin de quelque chose, elle n'avait qu'à tendre la main pour que l'objet désiré soit là. Si quelqu'un d'autre déplaçait un objet, il devait du fait des emplacements toujours en déplacer plusieurs, et de même lorsqu'il voulait s'en débarrasser. Ce qui rendait impossible un quelconque rangement inconscient. Elle considérait, je ne sais pourquoi, cet appartement comme une part d'elle-même, à l'exception qu'elle, elle avait le mouvement en plus. Elle me disait souvent :
Si un jour les objets de mon appart avaient la possibilité de bouger, j'aurais alors une soeur jumelle.
Elle partit trois semaine plus tard, pour le Pérou dirent certains.
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J'ai relu ces lignes, il y a quelques jours, six mois après son départ. J'ai repensé à sa porte, je l'ai installée dans mon appartement, coupant ma chambre de mon bureau. J'ai demandé à un ami bricoleur d'y installer un moteur et un système aléatoire qui fait que chaque fois que je désire ou ne désire pas changer de pièce, cette porte s'ouvre ou se ferme, ou reste entrebâillée, ou ... Cela me permet de rêver de Massilie. Massilie qui n'est sans doute qu'un énorme labyrinthe, dont les parois sont semblables à cette porte, et, quoique paraissant simple, ne fait que changer.