Moi, je suis café.

Moi pas. Moi, je suis dans un café. A regarder dehors une affiche publicitaire montrant un des canons de la beauté de notre société, tenant dans une de ses mains une tasse de café. Dans ce café, je vis, je vois vivre, et parfois je regarde vivre. Des individus entrent et sortent, parfois seuls, parfois en groupe, groupe souvent réduit à deux. Ces groupes entrent et sortent pour avoir de temps à autre un décor autre que leur habituel quatre-murs trop pesant.

Il m'arrive parfois de regarder certaines personnes plus que d'autres, de les suivre du regard depuis le trottoir d'en face avant d'entrer, jusqu'au trottoir d'en face une fois sortis.

Deux personnes, un couple, descendent du bus, je les vois de dos. Rien ne dit qu'ils viendront ici, mais je le sens bien. Et en effet, une fois le bus parti, ils se retournent, et tout en discutant, essayent de traverser à côté du passage-piéton; ce qui à ces heures relève de la folie mais ils y arrivent quand même. Je les vois entrer, ils hésitent un peu car apparemment il n'y a pas de table de libre. Du moins des tables de deux, il suffit de suivre et de sentir leurs regards pour le comprendre. Un peu d'intimité dans une masse anonyme car ils s'aiment. Ils ne l'ont pas encore compris ou accepté mais cela ne va pas tarder. Ils parlent de tout et de rien, parfois ils se taisent car cela est sans doute plus facile pour se regarder et se dire que la personne en face est quand même géniale. On ne sait pas très bien pourquoi, mais "parce que" suffit.

Et puis l'un ose prendre la main de l'autre. Et l'autre, de sa main restée libre, ose caresser le visage de l'un. Et puis c'est si agréable de pouvoir s'embrasser au-dessus d'une table, petit baiser bref mais ô combien ! durable. Et puis... et puis. Et puis ils partent; le sourire aux lèvres sans doute pour approfondir leur relation autre part dans un endroit sans doute plus isolé.

Une heure plus tard, je crois les revoir descendre du bus, mais c'est un autre couple. Visuellement différent mais les mêmes gestes me disent que je vais assister à la même scène.

Curieusement, je me suis trompé. Eux aussi ont parlé de tout et de rien, mais aucun geste. Aucun contact physique alors que leurs yeux en brûlaient de désir. S'ils ne se sont pas touchés, ils sont quand même partis le sourire aux lèvres pour approfondir leur relation autre part dans un endroit plus isolé; les "sans doute" n'étant plus de mise.

Après cette expérience, j'ai cru un moment que les individus pouvaient être très différents, voyant ces deux scènes qui à première vue auraient dû être pareilles. Mais j'ai réfléchi plus longtemps, et j'ai compris que ce n'était pas les individus qui était si différents mais la société qui les voyait trop différents. Si différents que ce deuxième couple, s'il avait eu la témérité de s'embrasser, c'aurait été pour subir les regards de tous les gens du café, regards amusés, regards intrigués, regards méprisants, regards peut-être admiratifs pour leur témérité, mais regards tout de même. Car si le premier couple, le premier "ils" voulait dire gauchement "il et elle"; le deuxième couple, le deuxième "ils" était bien le pluriel de "il", il voulait bien dire "il et il". Et si cette langue française n'est pas encore capable de faire cette distinction, les gens n'ont malheureusement pas encore compris qu'elle est négligeable.

A cette pensée, j'ai eu mal au ventre; et j'ai alors repris une bière, une forte.

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