Maï pen laï
Ce que j'avais vu, devais-je le raconter?
Tel était la lancinante question qui me revenait sans cesse. J'avais l'impression d'être responsable de la mort d'un peuple, par mon manque de réaction face à ce que j'avais vu. Et pourtant, je le savais, ce n'était pas à cause de moi que ce peuple était en train de disparaître, ce n'était pas moi qui depuis bientôt dix ans avait condamné ce peuple, mais c'était moi, journaliste d'un journal de grande ville Européenne, à avoir trouvé ce peuple mourant, et à avoir la possibilité de le faire revenir à une vie normale. Et c'est ce qui m'arrêtait, ce dernier mot de cette dernière phrase, "normal", ce mot qui n'avait de sens que quand il n'était pas employé pour des choses importantes, ce mot qui ne voulait plus dire grand-chose une fois qu'on se trouvait sur Alpha du Centaure, et moi, j'avais à l'utiliser alors que j'étais dans un petit pays d'Amérique du Sud, pays qui n'avait pas encore fait parler de lui, et pour cause.
Cela avait commencé il y a dix ans, à un moment choisi pour qu'on en parle pas. J'étais au étude alors, et j'avais un ami d'une obscure ville-état perdu dans les jungles d'Amérique du Sud. Il me parlait d'un conflit entre sa ville et son voisin. Car cette ville-état, était une enclave dans un géant. Etait. C'est l'imparfait qui m'est resté. Mon ami est parti sans rien dire, ainsi que ses parents. Dans les journaux, on ne disait rien sur cette ville, sur ce qui pour moi était devenu La ville. On parlait d'une guerre, une parmi tant d'autres, sans doute la dernière disait-on. Combien de fois l'a-t-on dite cette phrase. Je ne les ai pas comptée, je comptais les points de mes examens pour savoir si je réussirais. J'ai réussis, et encore, et encore. J'ai fini journaliste, écrivant des papiers sur tout et rien, surtout "et rien". Et ne sachant comment remplir ma vie et leur journal, je proposais un reportage sur la ville dont on entendait plus parler. Il n'en avait pas entendu parler, et décidèrent d'en savoir un peu plus long. J'eus mon voyage.
Dans le mouvement des contre-révolutions, contre-contre-révolutions et contre-contre-contre-..., il y avait encore des gens pour faire des révolutions. Une ville y était parvenu, et sans doute était ce du à la mentalité du pays, car une fois faite, elle ne s'exporta pas. La ville se fit souveraine, l'état voisin ayant d'autres chats à fouetter. Une ville-état naquit. Elle dura ce qu'elle pu durer, car une fois que les chats se firent rare, le voisin attendit l'occasion. Celle d'une guerre, la dernière paraissait-il, paraissait-il tellement bien, que bien des pays y mirent leur nez pour bien s'assurer que ce serait la dernière, ce qui naturellement fit l'effet inverse, mais ça, c'est connu. Le voisin aussi la vécu et alla fourrer son nez dans le schmilblik, mais pas pour vérifier que ce soit la dernière, mais pour être sur qu'un bras étant visible, il pourrait fouetter de l'autre sans que quiconque ne s'en aperçoive. Et personne ne s'en aperçu. Sauf moi. Sans le savoir, j'étais un des grains de sable qui risquait de tout faire tomber. Mais, à ce moment, j'étais dans mes comptes d'examens. Maintenant, je suis devant mon traitement de textes, seul à avoir le droit de parole, seul à pouvoir faire parler les gens, parler pour ne rien dire peut-être, mais parler. Quand je croyais que j'écrivais pour rien, je ne savais pas qu'il était important de savoir écrire pour cela.
Dans cette cité devenue légendaire dans la région, j'ai été reçu simplement mais convenablement. D'eux mêmes, je n'appris rien. Il ne disait rien. En fouillant les archives du journal local, qui n'était qu'une archive car dix ans de poussière y étaient accumulées, je compris qu'à force d'avoir été fouettée, elle avait fou-été, elle était devenue folle, et s'est tue. Le voisin, le maître, après l'avoir traitée comme ville conquise et taxée brutalement, la traite maintenant comme ses autres villes en attente d'une voix, d'une voie peut-être, mais seul le mur du silence répond. Si ça n'avait été que ça, je n'aurais rien dit. Mais le pire était en train de faire jour dans ma tête bornée.
L'éléphant ne se reproduit pas en captivité. C'est une histoire, vraie ou fausse m'importe peu, que j'ai appris il y a longtemps. Plutôt que la race meurt qu'être captive.
C'est ce que ce peuple s'est dit. Mais plutôt que de ne plus enfanter, plutôt que de faire un suicide collectif, ils ont décidé de se taire, sans doute pris dans la logique mondiale qui ne voulait rien savoir d'eux. Mais ce peuple ne parlant plus à ses nourrissons, n'enfante maintenant plus que des idiots, bientôt, si ce n'est déjà le cas, irrécupérable, inéducable.
Mais s'ils se taisent, de quel droit parlerais-je en leur nom!