Rouler, il faut rouler, sans jamais s'arrêter.
C'est une rengaine qui tourne sans cesse dans ma tête sans pouvoir en sortir. C'est ce que fait aussi la population, dont je fais partie, de cette ville. Les gens roulent, encore et toujours. La ville, depuis bien longtemps, s'est pliée à ce caprice, ou peut-être malheureusement, à ce mode de vie.
Car cette ville n'est plus faite que de fonctionnel, au sens technocratique du terme. Les gens, contrairement aux idées reçues, risquaient trop de se rencontrer dans les transports en commun. Et ces transports en commun se devaient d'être plus des transports que des communautés. La mise en commun permettait trop facilement aux gens de former de groupuscules dangereux pour la ville fonctionnelle. N'étant pas parvenu à déshumaniser les transports en commun, ils les supprimèrent et rendirent la ville aux voitures. Mais c'était dans le sens de "la ville se rendit aux voitures", dans le sens d'une capitulation. La voiture ainsi que ses supports tel que parking et routes violèrent la ville, comme tout vainqueur à droit d'abuser de sa victime. Ils la violent toujours d'ailleurs, non pas dans le sens premier, "ils la violent tous les jours" mais dans le sens, "ils la violent tous les jours et toutes les nuits; toujours".
Et je fais partie d'eux, jours et nuits, je parcours la ville, coupé des autres. Les auto-stoppeurs étant devenus, évidemment, inexistant à notre époque. Pourtant, pourtant des liens se sont recréés, au hasard des routes.
A force de partir à la même heure du même endroit, on finit par rencontrer des voitures que l'on a vues, avec, oh ! étonnement, des gens que l'on a déjà vus. Des habitudes se prennent, on se suit, on se fait des politesses, on change de chemin pour se voir plus longtemps. Et c'est en suivant un "covoit", que je pris pour la première fois ... l'onde verte.
L'onde verte, elle existait donc cette onde verte que je croyais mythique. Je reconnus difficilement dans cette presque autoroute urbaine, ce que j'avais connu sous le nom de petite ceinture lors de ma jeunesse. Je me souvenais alors d'avoir lu sans y croire la reconstruction des boulevards ceinturant la vielle ville. Tunnels à six bandes en dessous, on avait construit des boulevards à six bandes, eux aussi, à la surface. Le dessous roulant à contre-sens du dessus. Le dessous tournant dans le sens des aiguilles d'une montre, le dessus dans l'autre sens.
Mais si les tunnels du dessous, ou plutôt le tunnel du dessous était une autoroute urbaine, les boulevards du dessus ne l'étaient pas, car ils avaient des feux, et quels feux, des feux synchrones.
Des feux qui passaient au Vert successivement, permettant aux conducteurs de rouler à du soixante, sans devoir s'arrêter à un feu Rouge. Des feux synchrones.
Si trop de voitures aux heures de pointe perturbaient l'intérêt du synchronisme, on pouvait le retrouver en toute certitude la nuit, nuit où, les gens ne se rencontrant plus, ne sortant plus; nuit donc, où, la route appartenait aux onanistes, du moins le croyais-je au début. Je croyais que ses conducteurs de nuit ne roulaient que pour eux, que je ne roulais que pour moi. Or c'était ensemble que nous roulions dans le creux de l'onde, le dessus nous étant interdit par les feux Rouges. Nous étions synchrones ou presque, à l'onde. C'est ce presque qui me sauta aux yeux.
Les conducteurs, et j'y retrouvais souvent le "covoit" qui m'avait conduit jusqu'à l'onde, les conducteurs se promenaient dans le creux de l'onde passant du flanc montant, partie de l'onde où allant trop vite, nous étions freinés par le Rouge, au flanc descendant, partie de l'onde où allant trop lentement, nous étions pris par un Rouge et où l'on se trouvait immanquablement retardé dans le creux suivant.
Mais que voulait bien dire creux suivant ou précédent? Puisque cette onde avait la particularité unique au monde, d'être circulaire, vu qu'elle était construite sur la petite ceinture qui enfermait l'ancienne ville.
Nous nous amusions donc à nous promener d'un flanc à l'autre, roulant des heures à tourner autour de la ville sans raison apparentes. Il n'y avait pas de raisons d'ailleurs, il y avait seulement des émotions.
Je me mis un jour à chercher le juste milieu, le point qui se trouvait juste entre le flanc montant et le flanc descendant. Le creux de la vague.
Ce creux, je ne l'ai jamais trouvé, je ne pouvais pas le trouver, car on ne trouve jamais le juste milieu. On croit le trouver, mais en fait il n'est pas là, ou plus exactement, il n'est plus là, il y était, mais d'y vouloir mettre son doigt dessus, il se déplace. Comme une goutte de mercure.
Mais j'ai trouvé sans le vouloir ce que d'autres cherchaient, j'ai trouvé le Grand Saut.
L'onde, en fait, n'était circulaire que de nom, elle ressemblait plus à un pentagone irrégulier, avec entre autres une longue ligne droite. Quittant un virage, on se retrouvait sur cette ligne droite, et l'on voyait au loin, le creux précédent, le creux que personne ne pouvait atteindre. Des fous avaient essayé, brûlant les feux Rouges, slalomant parmi les rares voitures arrêtées, ils terminaient toujours leur course inutile contre l'onde, à l'hôpital, ayant percuté l'une ou l'autre voiture; ou à l'asile, ayant succombé à l'autorité des feux Rouges, qui se faisant de plus ne plus oppressant en répétant sans cesse :
arrête, Arrête, ARRETE.
Certains par jeu ou défit, avaient brûlé deux ou trois feux, juste pour rire, comme on essaye de laisser sa main le plus longtemps au-dessus d'une bougie; mais on perd toujours. Mais le creux précédent était obsédant pour tous, car chaque tour nous rappelait son existence, là-bas, au bout de la ligne droite.
C'est ça que j'ai trouvé sans le savoir, le Creux Précédent, grâce au Grand Saut.
Cherchant le creux, le juste milieu, je parvenais à rouler de plus en plus à la vitesse de l'onde. Je parvenais à me synchroniser à l'onde, et réussissant cela, non pas à être au juste milieu, mais à la bonne vitesse, je fus projeté une longueur d'onde en avant, j'étais parvenu par je ne sais quel prodige à me retrouver au Creux Précédent. J'avais fait le Grand Saut.
Je le refis plusieurs fois d'ailleurs. Personne ne me croyait, bien qu'on parlait de voitures disparaissant et apparaissant régulièrement. Peut-être n'étais-je pas le seul. Mais je me mis à penser à autre chose, le saut devenant automatique pour moi, il allait de soi.
*
* *
Plusieurs jours après le changement de limitation de vitesse, passant de soixante à cinquante kilomètres par heure, je fis mon dernier saut.
Je m'étais bien synchronisé à cinquante kilomètres par heure, comme les feux qui venaient d'être réglées, mais le prodige avait sans doute oublié de lire le code de la route. Au lieu d'arriver dans le Creux Précédent, je me suis retrouvé à un sommet, en pleine zone Rouge.
Mes neurones explosèrent au vu de tout ce Rouge, mon crâne s'écrasa dans le pare-brise d'un accident.
L'ambulance aurait du être noir.
Vert-Rouge - Blanc-Noir