Pensée

Traverser une pensée, point obscure sans doute.

Quoique si on l'expérimentalise, cela prend plus de réalité. C'est ce que j'ai fait.

On peut imaginer que la pensée suggère un désert, il devient alors facile d'imaginer cette traversée.

On peut imaginer encore que la pensée suggère un livre, il devient plus difficile de concevoir cette traversée, mais pas réellement impossible.

On peut enfin imaginer que la pensée suggère une émotion, la peur par exemple; il devient alors presque incroyable de pouvoir traverser la peur. On peut naturellement surmonter la peur, comme on pourrait escalader une montagne. Mais que peut donc bien vouloir dire traverser la peur ? On peut naturellement vaincre la peur, comme pour garder une analogie, on pourrait vaincre un monstre. Mais traverser la peur ?

Traverser un sentiment n'est pas chose facile, alors que bien des verbes peuvent s'employer aussi bien pour des concepts matériels que sentimentaux. Alors, parfois j'essaye de matérialiser les sentiments, pour essayer de mieux les traverser. J'imagine la peur comme un énorme nuage noir, plutôt opaque que noir; énorme comme une maison, c'est petit comme nuage, mais pas comme impression. Ce nuage opaque, plutôt gris, se trouverait sur mon chemin, un petit chemin de campagne, ou, à la rigueur, une ruelle dans un vieux quartier délabré d'une ville mourante, ou encore, en pleine journée, sur un boulevard de la capitale venant d'être refait à neuf; mais il faudrait dans ce dernier cas que le nuage soit à l'échelle des immeubles m'entourant.

Moi, je me promène tranquillement, avec peut-être des reproches, mais sûrement pas des peurs. Normal, puisque je vais rencontrer ce nuage. Rentrant dans ce nuage invisible, je ne vois soudainement plus rien, c'est la peur qui s'installe autour de moi. Je ne vois rien, mais il ne fait pas noir, il fait gris. Comme une énorme purée de pois. Et cette peur naturellement me paralyse, c'est la raison du "petit", dans "petit nuage"; paralysé, je ne peux aller plus loin, et je ne peux sortir de celui-ci. C'est ce qui rend difficile le fait de traverser la peur, elle paralyse. Mais prenant mon courage à deux mains, je m'oblige à continuer malgré la faiblesse de mes jambes; et surtout à ne pas faire demi-tour, ce ne serait qu'éviter la peur. La peur, d'après mon expérience, à la densité de l'eau, mais n'est pas soumise au principe d'Archimède. Ce qui fait de la pression, un poids, mais qu'on ne flotte pas pour autant. Comme un plongeur à vingt mètres de profondeur. Peut-être même que le principe est inversé ? Qu'importe.

Si les deux mains sont suffisamment forte pour saisir assez de courage, il y a moyen d'avancer, et de s'en sortir. Et contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, la peur est en général immobile; il arrive qu'on croit faire plusieurs kilomètres; que ce nuage soit grand ou mouvant, en fait il n'en est rien, ce nuage est petit mais l'on fait du surplace, comme si l'on marchait à contre sens d'un tapis roulant.

Sortant du nuage, on revoit son chemin tranquille, et en se retournant, on ne voit rien de spécial à l'endroit où l'on était.

Mais gare à ceux qui font marche arrière, la peur n'aime pas qu'on la défie, la peur est prête pour reprendre sa proie, la peur est prête à faire appel à d'autres émotions. Certains disent même, certains disent même qu'elle a déjà fait appel, qu'elle a déjà fait appel à l'amour.

N'essayez pas alors d'imaginer votre sort

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