Le petit homme.

à Valérie

Si on ne regardait qu'une dizaine de secondes dans sa direction, il était impossible de remarquer quelque chose de spécial. Si on le regardait plus longtemps, il fallait faire attention pour remarquer ce petit élément bizarre de cet homme, qui bien que vivant dans le quartier, était à peu près inconnu.

Il était petit, pas un nain bien sûr, mais plus petit que le commun du continent, un peu comme s'il avait la taille de certains asiatiques. Mais ce n'était pas cela, qui faisait qu'il n'était pas comme tout le monde.

Si on le regardait attentivement, on pouvait voir sur son visage un petit sourire, sourire étrange qui ne répondait, du moins apparemment, à rien d'extérieur. Un peu comme s'il se racontait perpétuellement l'histoire de l'éléphant et de la souris, souris qui ne peut que dire à la fin :

Oui, mais moi j'ai été malade quand j'étais petite.

Et que perpétuellement, il la trouvait drôle.

De plus près encore, on pouvait voir un accroc à son pantalon, mais cela, par sa banalité, n'a rien à voir.

Ce qu'on voyait surtout, si on le regardait plus souvent, si on réfléchissait à ses allées et venues, c'est qu'il traversait souvent la rue, qu'il traversait souvent les rues, qu'il traversait souvent les carrefours, et parfois même en diagonales.

On aurait pu croire à quelqu'un d'indécis, à quelqu'un qui ne savait quel trottoir prendre, à quelqu'un faisant du lèche-vitrine, à quelqu'un ayant peur de croiser d'autres personnes, à quelqu'un ne voulant pas passer devant certaines maisons, à quelqu'un qui pensait que..., à quelqu'un qu'on..., à quelqu'un..., à quelqu'...

Non, toutes ces hypothèses ne tenait pas. Du café du coin, certains piliers, par amusements, défis, paris, avaient relevé les indices de changements de trottoirs, mais n'avaient rien trouvé.

Un jour, un enfant, comme s'il lui avait demandé :

Pourquoi les oiseaux ne s'électrocutent-ils pas sur les lignes Hautes-Tensions ?,

avait osé, alors qu'il n'y avait rien à oser du tout, avait osé lui demander :

Pourquoi traversez-vous tout le temps la rue ?.

Et le petit homme, gardant le sourire et traversant, lui répondit :

Mais comme tout le monde, pour vivre.

C'est vrai que c'était idiot comme question

pensa l'enfant,

Comment vivre sans traverser

raisonna-t-il, il lui sembla bien que quelque chose clochait quelque part, mais revint chez ses parents, avec son problème d'oiseaux et de fils électriques.

Le petit homme pendant ce temps continua à traverser, à traverser encore, à traverser toujours, à traverser encore et toujours.

Un jour, un autre jour, il vit un poteau rouge et blanc, avec des lumières. Cela ne l'inquiéta pas plus que ça, et se mit à traverser. Il entendit alors un coup de sifflet et vit un policier s'approcher de lui, et lui expliquer le nouveau feu-rouge de la commune, avec des lumières vertes, oranges, et rouges, qui suivant ceci ou cela, autorisait ou interdisait les gens à traverser. On ne pouvait plus traverser à son aise.

C'est pour votre bien,

termina l'agent.

Le petit homme changea de quartier et continua à traverser mais aussi à rêver. Il rêvait de traversées, voyait des milliers de gens traverser une ruelle, ou très peu traverser des boulevards, comme on offre une seule rose à quelqu'un; il revoyait les dimanches sans voiture, où traverser n'était que pur plaisir; il imaginait des compétitions où il fallait traverser un maximum de rues en un temps déterminé, avec dans le ciel, un hélicoptère de la Croix-Rouge superviser le tout.

Mais les feux s'installèrent partout, les traversées n'en étaient plus réellement.

Il lut alors le code de la route, pour trouver une astuce, et s'aperçut que s'apercevoir ne prend qu'un "p", et aussi s'aperçut que ces feux haïs étaient interdits sur les autoroutes.

Il se mit alors à traverser les autoroutes, sachant avec bonheur que sa vie, qui était loin d'être terminée, ne suffirait pas à les traverser toutes. Son sourire, légèrement effacé, revint.

*

*     *

Et c'est depuis lors, que l'on peut voir, si on y fait attention, car une dizaine de secondes ne suffisent pas, un homme, petit, avec un sourire, traverser les autoroutes.

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