3° partie
Finalité
aux larves
Qui se retrouvent dans un monde
Dont elles n'ont rien à foutre
Et qui, si elles ont l'idée stupide de grandir,
S'appelleront Enfants
On m'a dit qu'il avait été malade, très malade. D'autre qu'il avait été fou, très fou. Et certain ont même été plus loin, osant défier nombre de lois sociales : certains ont osé dire qu'il avait été amoureux. Malade, sans doute; fou, peut-être; amoureux, je ne le crois pas. Il a toujours été trop à lui pour être amoureux.
L'amour, thème éternel de bien de vies, avait sa côte en chute libre. Les passions étaient moins intenses, plus contenues, plus durables, et paradoxalement à cette société, moins suicidaires. L'amour, c'est aimer à la folie, une folie dangereuse qui poussait parfois les gens au meurtre.
Plus qu'une tare, c'était pour certains une dégénérescence mentale.
Mais bien souvent, dans mon lit, avant de m'endormir, je pense, ou plutôt mon cerveau pense, les pensées dérivent et échouent sur des récifs impossibles, des récifs qui bloquent mes pensées; et ces récifs me disent :
c'est vrai.
J'essaye alors de reprendre mes pensées en main, de les lier, de les contenir dans un espace rationnellement limité et je leur crie :
c'est faux, faux.
Et, mon taux d'adrénaline ayant monté de plusieurs points, je compte les moutons, j'écoute de la musique, cela pendant une heure et bien souvent plus, pour enfin m'endormir et passer une nuit agitée. Le lendemain je me demande quelles sont les pensées les plus valables. Rapidement, je sais que j'ai raison, que les pensées de l'état de veille sont assimilables à un rêve, qu'elles disent n'importe quoi pour faire parler d'eux ou pour toutes autres raisons.
Je l'ai revu un soir; mais revoir est peut-être un grand mot. Pour moi, je le voyais tel qu'il était pour la première fois. Je l'ai donc vu un soir. Soir pour moi de solitude.
Cela ce serait passé un matin que j'aurais dit : Je l'ai donc vu un matin, matin pour moi de solitude.
Car seule, je le suis. Parfois je crois représenter la solitude, je me dis que je suis la personne la plus seule de cette ville. Et si j'en arrive à penser que je suis la plus seule du monde, je sais que je vais buter sur un récif que je connais, mais qui comme toujours est caché dans le brouillard dans lequel mes pensées dérivent, car mes pensées avancent et disent que je suis la plus seule de l'... Et le récif est là. Immense. Plus grand qu'une falaise à un mètre, un mètre dix ?, de mon visage. Et ce récif, ressemble à une soucoupe volante, une soucoupe de solitude, et cette soucoupe me rassure, fait reculer mes pensées qui s'éloignent de ce récif pour s'y retrouver plus tard, un autre jour de cafard, une autre nuit de cafard.
Je me promène donc seule dans cette ville qui se meurt.
Une ville dont la population diminue plus vite qu'elle n'a augmenté, car la mort fait plus peur que la vie. Cette ville qui s'est créée à coups de naissances et d'immigrations.
Cette ville qui disparaîtra à coup de suicides et d'émigrations.
L'humain s'est cru stable, il voyait son âge d'à peu près quarante ans, sa limite de septante, sa civilisation de plusieurs centaines et sa dominance de plusieurs milliers. Il n'a pas compris ses instabilités. La création et la disparition de ces villes se résumèrent en deux rétroactions positives, qui au lieu de créer un endroit sain, créèrent une ville invivable.
A force de me promener, je connais ce quartier mieux que ma chambre, que je fréquente de moins en moins, à force de l'avoir vue. J'espère qu'il n'en sera pas de même pour ce quartier. Ou du moins j'espérais, maintenant cela n'a plus grande importance.
Je suis rentrée dans un T.D.. Un endroit fait de bruit et de silence, de lumière et de nuit, de bière et de rationalité. Un endroit que j'ai connu par mon frère lorsqu'il était étudiant. Une salle de décompression pour cerveau en ébullition après une session, ou de décompression pour étudiants normaux lors d'une année faite de sessions et d'interros, que l'on fête avant et après. Une salle remplie d'étudiants et d'étudiantes se trouvant, se quittant, se fusionnant, se déchirant. Dans cette salle remplie de gens différents, je passe inaperçue. A chaque soirée, il y a quelques pour-cent de bourgeois, dont paraît-il je fais partie. Il m'est arrivé de temps à autre de piéger, de me faire piéger ou, en y réfléchissant moins, de vivre avec un étudiant. Parfois dix minutes un peu plus loin, parfois une nuit chez lui, jamais chez moi, à cause de mon frère. Un frère qui était le seul lien qui me restait entre moi et mon père, la seule personne qui me le faisait comprendre. Un frère qui mourant, me fit perdre deux êtres proches. Un frère qui stupidement me rendit seule.
Ce soir-là, ou plutôt cette nuit-là, j'y ai vu un homme, un bourgeois, mains dans les poches, se promenant dans la salle. Il vit, je le sens vivre. Un sourire aux lèvres, il fait de temps à autre des signes de tête pour dire bonjour à une lointaine connaissance, parfois il s'arrête et discute avec semble-t-il des gens qu'il a l'air d'avoir bien connus, et qui sont plus exactement des connaissances lointaines, proche géographiquement.
Il est passé près de moi, m'a regardée, dévisagée, voyant je suppose une femme près de lui qui le regardait, le dévisageait, voyant j'en suis certaine, un homme qui pour je ne sais quelle raison, je devais haïr, mais les temps ont changé, les cartes redistribuées, et le temps de le comprendre, il avait disparu.
*
* *
J'ai couru vers la sortie, le coeur battant de me retrouver devant cet homme, que je ne reconnaissais plus. Un être qui m'avait fait du mal, et qui folle que j'étais, avais cru qu'il l'avait fait exprès pour se venger d'un refus, il y a de cela quelques années. Cela s'était passé à une soirée de ce qu'on pouvait appeler à ce moment une amie ou plutôt une Amie, et qui au fil des ans s'était révélée une connaissance. Mi-soirée dansante, mi-soirée parlote, il était là. Nombril du monde d'un groupe d'une dizaine de personnes, il plaisait. Il avait d'après une cotation à la mode un Charisme de 18, le maximum. Avec cette faculté, il n'avait qu'à s'installer dans un fauteuil et cinq minutes après, sans rien dire, deux ou trois personnes l'encerclaient pour savoir qui il était, ce qu'il faisait, ce qu'il ... Un homme pour moi imbu de sa personne. C'est pour cette raison que j'ai refusé son invitation à danser et qu'après une première insistance, j'ai osé lui dire
Comment une simple mortelle pourrait danser avec un dieu.
Oser est-il vraiment le verbe adéquat, je l'ai cru longtemps. Maintenant après l'avoir revu, je ne le crois plus. Je devrais dire plutôt "J'ai lâché" non pas du verbe 'Lâcher' mais du verbe 'Lâcher', venant de 'Lâche' car j'avais, je pense, peur de lui et je n'avais pas osé le défier sur son terrain. Finalement, il est parti avec un air mi-triste, mi-vexé. Je me suis crue forte à cet instant là. Etre parvenue à battre le grand Martin XVIII, moi Etre sans importance, j'en tirai un orgueil démesuré; j'en pleure maintenant.
Son charisme était tout autre maintenant; il avait, dans la cotation classique, sûrement baissé, mais avait l'air de s'être enrichi d'une série de caractéristiques plus difficilement descriptibles et quantifiables.
Arrivé à la porte, je le vis partir avec une autre personne et j'entendis derrière moi :
Corinne est partie, la soirée ne va plus durer longtemps.
Me retournant, je vis deux hommes, l'air triste, deux hommes qui voyaient s'éloigner le couple, et quelques secondes après, ils se dirigèrent vers le bar pour finir la soirée à leur façon, en la commençant par faire Pampers, c'est à dire Cul Sec.
Je suis restée alors à attendre une heure ou deux, sachant très bien qu'il ne reviendrait pas. Quand la pluie s'est mise à tomber, je suis rentrée dans cette soirée qui n'avait pas l'air de se terminer, les deux étudiants que j'avais vus tout à l'heure étaient toujours au bar, vidant verres sur verres, de moins en moins vite il est vrai. Je me suis décidée à les supporter, dans les deux sens du terme, et de changer la monotonie de la soirée en demandant des tournées de trois verres.
*
* *
De cet homme, je ne me rappelle même pas le nom. J'aurais pu le demander à Mathias et Frédéric, les deux étudiants de la veille, mais je les avais rejoints pour boire et non pour discuter sérieusement, surtout d'un homme qu'ils devaient envier. Boire, on l'a fait, passant de café en café après la fermeture du T.D., on a bu à nos joies, nos tristesses, nos déboires, nos réussites, nos guindailles, jusqu'au lever du soleil en y rajoutant quelques verres. On est rentré alors dormir chez Mathias, j'ai eu droit à la chambre d'ami car le lit était d'une personne. S'aimaient-ils, se sont-ils consolés, je ne le saurai jamais, à mon réveil ils étaient morts : suicidés. J'ai compris alors le sens de la première phrase que j'ai entendue d'eux :
Corinne est partie, la soirée ne vas plus durer longtemps.
Dans ce monde fou, vingt ans était déjà devenu le crépuscule de leur vie. Et après leur jeunesse, il n'y avait presque plus rien, seule la mort les attendait, dans la nuit qu'ils venaient de commencer.
Ce nom, je voulais le retrouver, j'ai fouillé dans mes souvenirs, prenant une pelle pour retourner tous les lobes de mon cerveau, mais je m'étais tellement forcée à oublier ce nom que j'en avais perdu tout souvenir, et même un bouteur n'aurait pas pu remuer assez mon cerveau pour le remettre à jour.
J'ai dû alors me persuader de rouvrir les lettres que mon frère m'avait envoyées, alors qu'il habitait dans une chambre à coté de la mienne dans la maison de nos parents. Eux qui se demandaient qui était ce frère invisible qui était aussi leur fils, et qui avait tant à me dire, alors que semblait-il, je ne le voyais jamais. Ces lettres, je ne les avais plus relues depuis sa mort, et, j'ose le dire car après cette relecture j'en ai moins de ressentiments, son suicide.
Martin, il s'appelle Martin, ce nom ne me dit plus rien tellement je l'ai oublié. Mais c'était seul son nom que j'avais oublié, sa personne, je l'avais gardée en tête, immuable mais fausse. Je m'étais faite de lui une idée basée sur mon accrochage idiot, que je croyais être important, et sur le suicide de mon frère, conçu de toutes pièces par Martin pour se venger de moi. Relisant les lettres de mon frère, j'ai compris que Martin était comme tout le monde, un humain avec ses joies et ses peines, et qui s'était retranché dans la solitude pour ne pas devoir vivre la vie d'un prince déchu, d'un humain qui a tout pour pouvoir juger, mais dont ce n'était pas le métier. Il avait alors créé ce que mon frère appelait son Petit Tribunal, mais qui était plus connu sous le nom d'Errèssèlle. Mon frère l'appelait le Petit Tribunal car pour lui cela permettait de remettre en cause le monde et de pouvoir le juger sans risque.
Pour des raisons que je ne connais pas encore, mon frère s'est suicidé. J'ai cru qu'il y avait été poussé par Martin. Maintenant, relisant ses lettres, je vois que directement, il n'y est pour rien. Martin n'avait jamais été contre le suicide, il conseillait, il donnait son avis. Le dernier que j'ai connu fut défavorable à mon entendement de l'époque, c'était le suicide de mon frère. De plus, de ne pas avoir été ce que je croyais qu'il était, il a changé. Je crois..., je crois que j'ai envie de le revoir.
*
* *
La peur, peur panique de ne plus le revoir.
Peur de vivre une vie qui après réflexion ne me plaît plus. Mais je sais que si elle ne me plaît plus, c'est que je n'ai pas de soirées libres.
Trois soirées bloquées par divers événements alors que je veux revoir Martin.
Trois soirées que je voulais reporter pour pouvoir aller là-bas, à un T.D.. Trois soirées longues et pénibles, mais je suis parvenue quand même à me libérer le quatrième soir.
J'attends. Le temps passe. Je n'ai pas été travaillé aujourd'hui, espérant me calmer mais tout au contraire, je m'énerve. Je tourne en rond dans mon appartement pendant des heures. Alors je relis les lettres de mon frère. J'essaye de voir qui est Martin, ce qu'il a fait, ce qu'il a vécu, ce qu'il pourrait vivre, ce qu'il est ou sera, ce qu'il .... Un Salon littéraire, le Renouveau du Salon Littéraire, l'Errèssèlle, idée qui enchantait mon frère, que je trouvais saugrenue mais dont maintenant je ne sais plus quoi penser. Martin allait tous les mercredis au Sal...
Après cette révélation, je m'écroule, je pleure, chose que je n'ai plus faite depuis des années, je veux déchirer ces lettres qui m'empêchent de voir Martin car si le mercredi il est au Errèssèlle, il ne peut être au T.D. maintenant.
Car nous sommes mercredi.
Aller au T.D. sans espoir de le voir, je ne tiendrai pas cinq minutes.
Que faire ?
9 heure 11
9 heure 12
9 heure 13
Trouver l'Errèssèlle. Savoir où il crèche, dans quel lieu Martin, mon frère et les autres se réunissaient.
Mais je suis bête, idiote, conne, je me traite de tous les noms marquant la bassesse de l'intelligence, de mon intelligence. Cela s'est passé il y a à peu près deux ans, ce salon n'existe plus. Mon espoir renaît, je range les lettres, les remets dans le tiroir et j'attends. J'attends dix heure pour ne pas arriver trop tôt. Je feuillette le journal en attendant. Et, à ce moment, je sens le temps et l'espace se courber. Certains points critiques de l'espace, à certains moments de la ligne du temps se regroupent et fusionnent.
Contraction temporelle
Je sais qu'à ce moment, toutes coïncidences sont possibles.
Revoir une personne qu'on n'a plus revu depuis dix ans : Normal.
Revoir la même personne le jour qui suit : Coïncidence.
Le mot coïncidence était un terme propre à la méconnaissance de l'espace-temps. Il s'agit en fait souvent d'une contraction temporelle qui permet pour des raisons souvent émotionnelles, mais par un chemin inconnu, de réunir deux instants dans un intervalle de temps réduit, alors que statistiquement, ces deux instants devraient être séparés de dix à cent fois cet intervalle.
Dans ce journal, je lis un article qui parle du Errèssèlle, un article qui explique que se tient tous les mercredis, un Salon littéraire.
L'Errèssèlle est un Salon littéraire qui se tient depuis quelques années au Chauvin, et qui critique une partie de la littérature passée ou présente. C'est en fait plus un groupe d'amis qui se réunit derrière un verre qu'un Salon littéraire proprement dit, mais les comptes rendus accumulés depuis sa création, mériteraient peut-être une thèse du type "Sur les critiques populaires des oeuvres littéraires".
D'abord, c'est la désolation; Martin ne sera pas à ce T.D., puis, rapidement, je relis l'article, le Chauvin, l'adresse, pas de téléphone. Je prends mon plan de la ville, je situe, je compte les rues, j'estime les distances; en une demi-heure à pied, j'y serai.
Je marche dans la rue, seule comme d'habitude mais avec un but, chose plus rare. Et, imaginant au loin ce groupe qui parle, qui parle peut-être de moi, idée ridicule j'en conviens, mais si je devais écrire le nombre de ce genre d'idées qui me passent par la tête, je n'en finirais pas. Donc, imaginant ce groupe parler, je sens une partie de leur être qui s'éloigne d'eux pour nous relier, cette partie s'éloignant d'eux, s'amincit pour former un filet de lumière à un mètre du sol qui se balade à travers les rues pour me rejoindre.
Je marche. Je cours. Je me repose haletante car je suis dans la rue du chauvin. Un peu plus loin, je vois l'enseigne allumée. J'ai eu peur d'arriver en retard, tout en sachant que d'après l'article, il ferme rarement avant deux heure du matin. J'avais beau faire le calcul, vingt-trois heure plus une demi-heure fait vingt-trois heure trente, j'ai donc une marge de deux heures trente, je risque donc d'arriver en retard, d'arriver à deux heure, zéro minute, une seconde, porte close. Le souffle court, j'arrive devant la porte. Je la pousse. Elle s'ouvre, il n'est pas encore fermé. Un café ordinaire, quoique dans le fond de la salle, un groupe plus important de personnes assises, debout, discutent. L'Errèssèlle. J'y suis. J'avance, deux ou trois personnes se retournent et après une fraction de seconde, se remettent à discuter. Je m'assieds à coté de l'un d'elles, pose deux ou trois questions sur le sujet et regarde tout le monde, cherchant désespérément Martin.
Je cherche, cherche, cherc...
Sursaut.
Quelqu'un m'adresse la parole.
Vous cherchez quelqu'un ?
Si je cherche quelqu'un ? Non, non. Pas du tout... je viens... enfin si... peut-être.., un ancien ami... un nommé... Martin, vous connaissez ?
Il me regarde, l'air triste, amical, protecteur, compatissant.
Martin n'est pas ici. Cela fait longtemps qu'il ne vient plus ici.
Une larme coule de mon oeil gauche puis droit.
P... Pou... Pourquoi.
Je bégaie, je renifle.
Je n'en suis pas sur, je ne l'ai pas connu, je connais son histoire comme tout le monde ici. Il...
Je m'écroule une fois de plus, la tension accumulée depuis plusieurs jours se décharge dans des sanglots.
Mais... Mais, où est il, je... je veux le voir.
Il me prend à part, à coté, à quelques mètres du salon.
Il vit une autre vie, il a créé l'Errèssèlle, en a tiré ce qu'il lui fallait. Maintenant, il vit une autre vie, il se promène dans la ville comme une légende. On sait où il a été, on ne sait jamais où il est, on suppute où il sera.
Des frissons me parcourent le dos, j'ai froid, je tremble.
Je ne veux pas qu'il soit une légende, je veux le voir.
*
* *
La fin de la soirée est pour moi assez floue. Je me suis laissée conduire par ce personnage que je ne connaissais pas. Je crois que c'est la première fois qu'un être de ce type rentrait dans ma vie. Je l'ai vu ou entr'aperçu le soir dans ce que je crois être une de mes plus belles crises émotionnelles. Je l'ai vu m'aider ou essayer dans la mesure du possible de diminuer mes souffrances. Je l'ai vu simplement humain, aidant un autre humain sans avoir un but intéressé. Il était, je crois, si désintéressé que je m'en veux de faire une analyse de son comportement.
Il vivait au sens pur du terme. Ce fut le premier humain à rentrer chez moi dans cet appartement, où seule moi, depuis deux ans, ai mis les pieds. J'étais écroulée, son bras me retenant tout le long du chemin de retour. Gentiment, amicalement, je revoyais ses yeux tristes du Chauvin, je les revoyais lorsqu'il m'aida à me déshabiller ou plus exactement lorsqu'il me déshabillait. Il me mit au lit, me borda d'une manière si délicate que je revoyais en lui mon père, il y a de cela vingt ans faisant de même. Puis, m'embrassant sur le front et pendant un frôlement de main sur ma joue, il me dit :
Dors maintenant, si tu veux quelque chose, je suis à coté.
Je crois qu'il a vu remuer mes lèvres, lèvres qui voulaient crier
un verre de gin,
mais qui mirent dix minutes à demander le plus timidement possible un verre d'eau. Et lui, pendant ces dix minutes, il est resté au-dessus de moi, attendant la fin du message. Après un simple,
J'arrive,
il était là, le verre d'eau à la main gauche et la cruche à sa droite, m'expliquant lentement l'utilité de la cruche.
J'ai bu ce verre dans un demi-sommeil, réconfortée par la main qui le tenait, prise dans la mienne qui essayait sans espoir de reprendre prise sur la réalité, essayant de tenir ce verre seul.
Je l'ai vu sortir.
Je l'ai vu rentrer, me demandant si je voulais du thé ou du café.
Faisant rapidement état de mon corps, j'ai compris qu'une nuit était passée, qu'il faisait jour depuis plusieurs heures d'après la clarté filtrant à travers mon rideau.
Thé
ai-je répondu, il est alors sorti, simplement. Je ne parvenais pas encore à comprendre ce qu'un homme pouvait faire dans cet appartement et surtout sous ces relations-là.
Mes habits de la veille, bien rangés sur la chaise de mon bureau, m'attendaient. Je me vêtis, prenant le temps pour essayer de structurer mes idées, sans succès d'ailleurs.
Je l'ai rejoint dans la cuisine, le thé fait, il m'attendait avec en musique de fond un classique sélectionné sur une chaîne F.M. quelconque.
Dans un silence reposant et complice, le pain, le thé sont passés de l'un à l'autre au moment voulu. Cela a duré une heure, peut-être deux, je ne sais plus. Il s'est levé à un certain moment sans raison apparente et a dit simplement :
Ca a l'air d'aller mieux, je m'en vais maintenant.
Je l'ai suivi du regard, je l'ai vu prendre son manteau et l'enfiler. Quand il est parti, je crois que chacun de nous deux a apprécié le bruit de la porte qui se ferme, car de cette manière elle s'ouvrait sur un monde, qui sauf contraction temporelle, se créerait dans quelques années, un monde que je n'ai pas encore imaginé, dont je ne sais pas si je le vivrai, mais qui a une telle potentialité qu'il est déjà, quoique ce monde ne le sache pas encore.
*
* *
Je suis restée une heure dans cette cuisine, les coudes appuyés sur cette table de cuisine en plastique des plus classique, une table encombrée des restes du déjeuner que ce pauvre imbécile aurait pu ranger rien que pour pouvoir rester plus longtemps. Mais non, il était pressé. Mais non, il fallait qu'il parte. Mais non, il ne voulait pas déranger. Mais non, il ... Je ne sais plus où j'en suis. En cinq jours, quatre hommes interférent dans ma vie. Un, brusquement mais sans un mot, je ne sais même pas s'il m'a reconnue. L'autre, simplement entre et sort et j'imagine à sa sortie qu'un nouveau monde vient d'être créé et que je ne le reverrai (l'homme) que qu'en je le verrai (le monde) et deux autres qui ne sont plus. Martin, je dois l'attendre.
Maintenant, il vit une autre vie, il se promène dans la ville comme une légende. On sait où il a été, on ne sait jamais où il est, on suppute où il sera.
Cette phrase je la retourne dans tous les sens, essayant d'y trouver une faille, d'y trouver un cycle, d'y trouver un point stable, d'y trouver un point de convergence.
On suppute où il sera.
Il y a donc certains endroits où les probabilités sont plus grandes, donc on sait en partie où il sera, il suffit de visiter ces quelques endroits pour être presque sûr de le voir, à moins qu'il n'y ait trop d'endroits, il faut donc... Laisse tomber, laisse tomber, je me répète cette phrase en vain. Martin est actuellement inaccessible, Martin... Je me rappelle alors que je devais travailler, plus exactement c'est le téléphone qui me le rappelle. A cette heure-ci, ça ne peut-être qu'eux. Ce sont eux; pendant une demi-heure, j'essaye de leur expliquer que je suis malade, que je n'ai pas su leur téléphoner pour 36.000 raisons. Enfin, je peux raccrocher, il me reste cette journée de libre.
J'ai dû dépenser à peu près la moitié de mon mois en achats divers. Je suis sortie de chez moi avec un sac à dos. J'ai pris le premier quartier commercial et j'ai acheté, acheté, acheté. Cela m'a fait du bien.
Une nuit passe, le réveil sonne, je me lève, me lave, m'habille, déjeune, me couvre, sort, marche, roule, marche, monte, parle, m'assied. Je suis à mon bureau, le travail va reprendre. Un travail que j'avoue ne plus bien comprendre après avoir connu la "soirée" de Mathias et Frédéric.
Cette société était par divers moyens parvenue à éliminer totalement le chômage dû au système.
Le problème "de trouver un boulot" n'était pas "de trouver" mais "un boulot". Il fallait pour qu'une personne garde un minimum d'équilibre, un boulot à sa mesure. Les bureaux de placements avaient déplacé leur centre d'étude sur ce point.
Placer des gens à longueur de journée, des gens qui vont peut-être se suicider croyant leurs "soirées" terminées. Il faudrait peut-être que je me retrouve dans la partie clientèle plutôt qu'employée aujourd'hui, si je commence à douter de ce que je fais.
Premier client.
Questions-réponses.
Nom : DEVAST.
Prénom : Monique.
Métier : Métallurgiste.
Une métallurgiste, ça existe donc encore dans nos pays ? Non, ça existait encore, elle m'explique que Cockerill vient de fermer la dernière section manuelle.
Suivent des questions-réponses.
Suivant.
Deuxième client.
Questions-réponses.
Les jours passent.
Pour finir, on ne regarde même plus les gens, des figures ne servent à rien, seules les questions-réponses ont de l'importance.
Nom : Duval.
Prénom : Martin.
Métier : Métallurgiste.
Encore un métallo, Martin qu'il s'appelle.
Et c'est là qu'on se dit que le visage a de l'importance, c'est là qu'on se dit que certains détails ont de l'importance, car sinon par quoi reconnaître une personne; si on ne lui a presque jamais parlé.