Pouvant gagner des millions, des millions de quoique ce soient; je me retrouvais malgré tout dans une misère presque continuelle; le "presque" marquant les quelques jours après le paiement d'une 'prise'. Une 'prise' car je prenais, non pas de la coke; ni du coke, ce dernier je le buvais; mais je prenais des 'pris', des 'pris au piège', j'étais chasseur.
Cela était facile pour moi, bien plus facile que bien des gens, je n'avais aucun mérite, seulement un don, même pas plusieurs, un seul. J'imagine que je n'étais pas le seul chasseur à avoir ce don, mais entre chasseurs, nous ne parlions pas de don, l'on parlait de technique, de feeling peut-être, mais de rien d'autre. Par peur? Jalousie? Egocentrisme? peut-être que j'étais le seul à avoir conscience de ce don, peut-être étais-je le seul à l'avoir. Qu'importe.
Empathie, télépathie en partie, mais surtout pouvoir d'imposer en partie ma volonté à un être vivant, animal ou humain. Cela était quand même plus de la suggestion que de l'imposition. Observant la prise, je parvenais à me couler en elle, à sentir ce qu'elle vivait; et là, le piège se refermait, à lui suggérer d'aller à droite plutôt qu'à gauche, à passer devant le commissariat, à boire un verre de trop, à faire des choses qui bien qu'apparemment normales, ne relevaient plus de la coïncidence.
Pour cela, il me fallait me fondre en elle, l'observer. J'avais choisi le mode féminin, la bête, la personne plutôt que l'animal, l'humain; pour garder une distance ou par peur ? Qu'importe.
J'avais commencé avec un chat, j'avais dix ans. Je le regardais depuis plusieurs heures, croyant imaginer ce qu'il faisait. Je compris bien plus tard qu'en fait je le vivais. Il avait faim, moi aussi. Il regardait des oiseaux, moi un seul; l'ayant observé la veille, je le savais blessé, je le sentais affaibli. Le chat le comprit, repéra l'oiseau, et le captura sans peine. C'est la seule fois que j'aidais ma 'prise'.
Sur les suivantes, je m'exerçais à les contrôler sans mal pour eux. Jusqu'au jour où l'on offrit une récompense pour une capture. Dénicher le loup était chose facile, pour tout le monde; le capturer, ne le fut que pour moi. L'argent ne dura que le temps de la soirée, qui fut beau d'ailleurs.
La technique principale pour connaître la prise et me fondre en elle, était l'observation, mais la technologie m'aidait aussi. La plus simple était le miroir, voir sans être vu; les jumelles moins, la distance n'y était pourtant pour rien car le téléphone fonctionnait relativement bien. Je ne connaissais que l'empirisme, aucune ligne directrice dans mes techniques. Je capturais des éléphants pour des trafiquants d'ivoire, des lions pour des zoos, des mouchards pour des chefs, des cecis pour des celas. Qu'importe.
Perdu dans un village d'Amérique du Sud, j'avais arrêté de travailler comme chasseur depuis un an. Je vivais et buvais, ou plutôt survivait et surbuvait grâce à une minuscule rente, que j'avais quand même prévu lors d'un beau coup. Vivant un peu mieux qu'un clochard, je passais mon temps à ne pas écouter ce qu'on me disait, remuant sans cesse mes mauvais souvenirs.
J'entendis alors parler de la bête à deux dos, celle qu'on ne voyait que peu, réservée aux endroits sombres, aux chambres, à la nuit, en général caché de tout regard, que peu de gens avaient vu, certains disaient qu'on en retrouvait des squelettes, mais cela faisait rire. Plus invisible et pourtant, ô combien mais je me le cachais, plus commune que le Marsupilami de Palombie ou les Grands Oiseaux Blanc d'Amerzone Je me mis sur sa trace. Une chambre à coucher, la mienne. J'y installai quelques miroirs et autres amplificateurs pour pouvoir prendre et même surprendre la bête à deux dos. Et j'attendis, des nuits durant à observer ce que je ne connaissais pas. Je ne vis que des insectes, parfois des chats, des oiseaux, et même un chien. Mais rien qui ne ressembla à la bête à deux dos. Je désespérais, m'étonnant que je pouvais encore le faire.
Le temps passant, je finis par rencontrer une femme. J'en eus peur.
La dernière que j'avais connue était une 'prise'. Bien observée pendant plusieurs jours, je la sentais comme rarement cela m'était déjà arrivé, et j'étais prêt à lui suggérer le lendemain le chemin qui 'par hasard' aboutirait à mes employeurs. Sa dernière nuit, elle la passerait dans son hôtel; dont j'avais d'ailleurs loué la chambre, au-dessus de la sienne, pour mettre en place valablement mes différents amplificateurs. Ils l'étaient.
Vers une heure du matin, je fus réveillé par une angoisse terrible, une violence qui n'avait que toute sa signification que par la moitié d'elle-même, devenant ainsi, phénomène du hasard, masculine. Deux hommes étaient entrés dans la chambre de ma 'prise'. Je vécus une nuit aussi terrible qu'elle, prisonnier de ce qui me liait à elle, et elle, prisonnière de ces deux hommes à l'imagination débridée. Ils partirent au petit matin. C'était malheureusement l'hiver, les nuits étaient longues. Je restais malade pendant plusieurs jours, ne sachant et ne voulant savoir ce qu'elle était devenue. Remis, quoique mal, je partis pour l'Amérique du Sud.
Une femme revint donc, une autre évidemment. Ce qu'elle voulait exactement, je ne le savais; mais entre autres passer une nuit, sans doute plusieurs, avec moi. J'acceptais. La première nuit, au lieu de la vivre pleinement, j'eus la malheureuse idée, pendant un court instant, de m'en détacher, de nous voir grâce à un de mes miroirs, tous les deux sur le lit, ses deux jambes enserrant ma taille, ses deux bras mon coup. Je vis la bête à deux dos et, réflexe, la capturai.
Mais cette fois-ci, je faisais partie de la prise, les amplis amplifièrent, tout boucla. Je me capturai moi-même. Pris à mon propre piège, je ne pus me délier.