Plomberie.

A l'époque, j'étais encore étudiant. J'avais bien fini un cycle d'étude, mais je ne profitais pas de ce diplôme car ma décision du moment était d'enfer, d'en faire d'autre, encore, encore et toujours. N'ayant presque pas d'argent, je m'étais arrangé avec deux personnes suivis d'une troisième pour louer une maison ensemble et se partager les frais. Ayant chacun une chambre, nous gardions notre vie propre, tout en nous retrouvant de temps à autre dans ce qui nous servait de salon-salle à manger, car c'était la seule pièce adjacente à la cuisine. C'était une communauté comme on l'appelait mais pas une vrai d'après les anciens, ceux qui avaient vécu des communautés totales, ceux qui avaient vécu l'après-68.

L'hiver venu, il fallut installer le chauffage. Récupérer dans les stocks familiaux, trois convecteurs à gaz devaient être installés dans les trois chambres non-chauffées, la quatrième l'étant depuis plus d'un an par la communauté précédente. Pour cela, je fis appel une fois de plus aux liens familiaux. Mon oncle, le seul que j'avais, gagnait entre autres sa vie en réparant toutes les tuyauteries qui décidaient de se boucher, de se fêler, de se faire percer par un clou mal placé, ou tout autre incident stupide. Or des tuyaux, il fallait en installer, il fallait les couper, les tordre, les raccorder, en n'oubliant pas les robinets, les joints et ce que je ne me souviens déjà plus. Le matériel et le métier me manquaient. Le métier, je me décidais à l'apprendre en regardant faire mon oncle; le matériel, à l'emprunter pour la fois suivante. Cette fois-ci, c'est lui qui ferait tous.

Tout alla bien jusqu'au moment où l'on décida de changer un tuyau de 'douze' par un de 'quinze' qui passait de la cuisine à ma chambre, leur plafond et plancher ne faisant qu'un. Malheureusement, si du 'douze' avait été installé, c'est que le trou de passage devait faire juste un peu moins que du 'quinze'; mais, ce dit mon oncle, en tapant fort, le tuyau passerait bien. Et il se mit à taper pour forcer ce tuyaux à descendre, et c'est ce qu'il fit. Centimètre par centimètre, il descendit. Je descendis aussi, mais d'un étage, pour prévenir mon oncle quand il devrait arrêter de frapper. Je vis ce tuyaux descendre, à chaque coup de mon oncle un centimètre était gagné, et je vis la jonction se faire. Je lui criai alors d'arrêter mais le tuyau continuais à descendre.

C'est à ce moment que la réalité à basculer.

*
*   *

Mais est-ce la réalité ou mes connaissances qui ont basculé ? Je ne sais pas.

Je suis donc remonté en courant pour prévenir mon oncle qu'il devait arrêter. Et arrivant dans ma chambre, je vis une troisième personne, un homme. Il était agenouillé à la place de mon oncle et faisait les mêmes gestes que lui quand je l'avais quitté quelques minutes auparavant.

C'était un homme grand, bien qu'agenouillé, je lui donnais un mètre nonante-cinq. Robuste, on croyait avoir à faire à un bûcheron, mais les yeux étaient ceux des personnes que l'on retrouve dans certains asiles psychiatriques. L'éclat de ses yeux montrait qu'on avait à faire à un enfant, du moins mentalement. Mais cet 'enfant' savait comprendre et parler. Car quand il me vit, il s'arrêta de frapper et me regardant, il me dit :

Encore ?.

Et la je compris vraiment ce que je voyais depuis quelques secondes, je vis qu'au lieu de frapper avec le marteau de mon oncle, il frappait avec la tête de celui-ci. Une tête qui grâce au ciel tenait encore au corps, mais cette tête n'était plus qu'un amas sanglant. Grâce à je ne sais quelle émotion, je parvenais à garder mon sang-froid et je lui répondis :

Non, fini, plus Encore

et m'approchant de lui, calmement, je suis parvenu à ce qui lui servait de marteau et qui respirait encore entre deux jets de sang.

En secondaire, je parvenais à soulever plus de quarante kilos aux haltères 'à l'arraché' mais depuis lors je devais avoir perdu beaucoup de mes capacités.

Et c'est pourquoi, je n'ai toujours pas compris comment je suis parvenu à prendre mon oncle sur mes épaules, à la méthode des combattants comme il me l'avait appris quand j'étais enfant. Dévalant deux étages, je me suis retrouvé devant la porte d'entrée close, fermée de l'intérieur à double tour pour des raisons paranoïaques mais probablement justifiées dans notre société. Mais heureusement, une clé pendait au bout d'une chaîne juste à coté de la porte pour des raisons paranoïaques mais justifiées dans notre communauté.

Ouvrir et courir. Courir avec ce fardeau jusqu'à un coin du pâté de maison, où se trouvait une polyclinique qui pourrait faire les premiers soins, en attendant l'ambulance et l'hospitalisation à quelques kilomètres de là, dans un hôpital qui soignait en ce temps là ce genre d'accident.

*
*   *

En même temps que l'ambulance, la police arriva. Rapidement, je leur expliquai la scène et en quelques instants nous arrivions chez moi. Un attroupement plus solide que toutes barrières entourait le pas de la porte, car plusieurs personnes m'avaient vu sortir portant mon oncle ensanglanté et essayait de regarder à l'intérieur ce qu'il s'était passé.

Au premier, dans ma chambre, on vit le tuyau de gaz traversant le plancher, on y vit aussi les outils, le sang, mais de l'homme il ne restait aucune trace.

Toutes les fenêtres étaient fermées de l'intérieur, personne n'était sorti témoignait la foule de curieux.

Depuis, cet homme n'est devenu qu'un mystère de plus dans ma vie.

*
*   *

L'hiver revient, je n'ose rappeler mon oncle, remit partiellement de ses blessures, pour raccorder le dernier convecteur. Alors je décide de fuir, je décide de déménager pour éliminer le problème. Je vis maintenant chez un ami parti en vacances en attendant un autre appartement.

Mais j'ai peur.

De plus en plus peur.

Car la douche fuit.

Valid HTML 4.0 Transitional