La Porte.

C'était l'époque où les gens roulaient beaucoup, où du moins de plus en plus. Je ne savais pas alors si cette tendance allait s'arrêter ou non, mais nous, nous étions pris dans l'engrenage. Pour un Oui ou pour un Non, nous quittions la ville pour nous retrouver dans ce qu'on appelait la campagne, mais qui n'était réellement qu'une grande banlieue. Seul ou à plusieurs, nous avalions les kilomètres, qu'ils appartiennent aux autoroutes, nationales ou chemins de campagne. Je sentais bien que notre mode de vie n'était que passager, que quelque chose allait se passer pour chacun de nous. Ce quelque chose serait-il différent ou semblable, cela importait peu. Un jour, nous en étions convaincus, il nous faudrait changer de vie et choisir notre route, route au sens large du terme, à défaut de laisser le hasard choisir celle au sens strict.

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Pour moi, ce fut le choc, quand arrivant aux environs du kilomètre septante dix-huit, je vis la Porte. Une gigantesque Porte aux multiples battants. Une Porte, qui bien que transparente, ne laissait rien voir de ce qui était de l'autre coté. Une Porte qu'il ne fallait pas ouvrir, mais qu'il fallait simplement franchir en acceptant le néant ou la vie qui se trouvait de l'autre coté. Sans doute n'ai-je pas assez accepté, car une fois franchie, j'entendis les autres passagers dire :

Pas mal ce pont.

C'est marrant, quand on le voit, on ne voit que le ciel derrière, on a l'impression que la route n'existe pas.

Faudra y r'passer un de ces jours.

Et d'autre phrase d'une si grande banalité. Cette Porte, ce n'était donc qu'un pont, et en effet, me retournant, je le vis avec de petites voitures passant dessus et dessous.

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A force d'y réfléchir, ou du moins au début de ressentir, je fus persuadé que ce pont cachait bien une Porte sur un autre monde.

En me renseignant dans les environs, j'appris que bien des personnes rejoignaient le pont, non pas pour le franchir, mais pour s'y arrêter. Mais si les suicides y abondaient, il y avait aussi des disparitions et cela bien avant la construction de ce pont. Chariots puis voitures étaient laissés à l'abandon par leurs conducteurs dont on ne retrouvait aucune trace. C'est à ce moment que j'ai réellement réfléchi et que j'ai compris tout simplement que les disparus avaient franchi la Porte comme il fallait, et que les autres, las de chercher ou las de la vie, avaient pris une autre Porte, celle qu'on trouve à tous les coins de rues.

En fouillant dans les archives, j'appris à travers différents écrits ésotériques, l'existence millénaires de la Porte. Pris comme objet de culte ou symbole du mal, différents individus virent la Porte. Par esprits de curiosité, je découvris les traces de différentes Portes dans d'autres régions, et parfois leurs positions précise, mais jamais je ne les vis. Sans doute une personne ne pouvait voir qu'une Porte. Peut-être qu'à chaque individu était associé une Porte. Ou qu'une fois une Porte vue, on ne pouvait plus voir que celle-là. Ou que d'autres pouvaient en voir plusieurs ou aucune. Mais tout ça, n'était que philosophie. Cela ne résolvait rien dans ma recherche "Comment franchir la Porte".

Ce qui était actuellement le plus incompréhensible, c'était la construction de ce pont à l'endroit de la Porte. Ce pont était issu de la partie la plus technologique du cerveau humain. Pont horizontal soutenu par une série de piliers verticaux. Ensemble de droite sans aucune courbe. La Porte était un ensemble de courbe, mélangeant voûte et "modern style". Ce qui me fit dire que le pont avait été construit à cet endroit, non pour l'autoroute mais pour la Porte, était que chaque courbe de la Porte était tangente à chaque droite du pont. Je me suis mis alors à lire tout ce qui concernait architecture et monde parallèle. Des cathédrales au druidisme, de Vauban à Lovecraft, de ceci à cela, bien des bibliothèques y passèrent.

Je découvris aussi qu'administrativement, ce pont n'existait qu'au niveau du papier. Le pont avait un numéro, mais si on recherchait des précisions sur les personnes l'ayant conçu, dessiné, construit, un flou dans les réalités apparaissaient. Les signatures étaient illisibles, les noms mal orthographiés, certaines personnes étaient mortes, d'autres folles, d'autres disparues sans laisser de traces. Il existait un nombre incroyable de prête-nom. Les plans ne correspondaient pas au pont, ou peut-être l'inverse. Les entretiens et vérifications n'étaient pas faits ou sommairement. Mais surtout, si toutes ces anomalies grossières n'était pas détectées, c'est parce que tout le monde s'en foutait de ce pont, et que personne ne voulait en entendre parler. Sauf moi, mais pour des émotions purement personnelles.

La Porte avait une structure fractale, chaque motif se retrouvait en plus petit dans lui-même, mais surtout la Porte était indéterminée, ou floue, ou changeante, ou tout autre adjectif montrant une irréalité. Si j'en dessinais une partie, une autre se transformait.

Pour finir, je m'aperçus que la fractalité du pont, c'est à dire le nombre de répétition du motif de plus en plus petit, était du dix-huitième ordre. Que les pseudo-changement de la Porte n'était du qu'à une quatrième dimension géométrique. Grâce à ces renseignements, je sus quand et comment traverser la Porte.

Ce que je fis.

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