Je l'avais croisé différentes fois aux Travaux Pratiques mais je le voyais très peu à l'Unif, bien qu'il soit dans mon année. En fait, je l'appris plus tard, il bissait son année, plus par paresse qu'autre chose sans doute, et n'était donc assidu ni aux cours, ni aux T.P.; mais ces derniers étant obligatoires, il venait marquer sa présence à l'aide d'une petite croix sur un listing de nain.
Pour ses vingts ans, il avait décidé, comme d'habitude, de faire une soirée chez lui. Etant là lors de la distribution des photocopies donnant les divers renseignements utiles, il m'en donna une sans me demander mon avis. Mon voisin voyant ma stupeur me glissa dans l'oreille :
Fait pas attention, il a horreur de se poser des questions.
Je l'appris aussi plus tard, mais ce n'était pas réellement le fait de se poser des questions qui lui importait, mais simplement de poser des questions, à lui ou aux autres.
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J'étais donc invité à une des soirées de Mélios, Mélios dont j'avais appris le nom, illisible sur l'invitation, la veille. Sa soirée bien que réussie n'eut rien de particulier, babellage continuel, alcool au début, pétard vers la fin, et quelques personnes dansant dans le salon. Ambiance qui d'après Mélios ne pouvait qu'être. Elle était. Tangis, une fois de plus, fit son petit effet histoire de se faire remarquer en invitant la mère de Mélios dans le dernier cercle d'invité, mais heureusement, ils filèrent vite. Ce qui lança quelque temps la conversation sur la durée du deuil.
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A l'Unif, je ne le revis plus, non pas qu'il ait disparu, mais parce que j'avais changé de fac, et mes cours se trouvaient sur un autre campus. Un mois plus tard, le téléphone sonna, comme cela arrive tous les jours; deux coups et dix secondes plus tard mon père beugla mon nom. Allumant une cigarette d'une main, je décrochai mon téléphone de l'autre et dit, la cigarette entre les dents, le sacro-saint :
âAAllo.
Et j'entendis :
Salut, c'est Mélios, je suis au "Chemin Bleu" en train de prendre un verre, si ça t'intéresse...!
Cela m'intéressait, et répondit avant de raccrocher :
J'arrive.
En descendant l'escalier, mon père, toujours prêt à me faire des remarques, me dit :
Très fort ton copain.
... ( sourcillement )
Il m'a dit textuellement "Si je suis bien chez Léticine, j'aimerais lui parler", comme structure de phrase ce n'est pas trop mal.
Y dit c'qu'i'veut
lui répondis-je en m'éloignant et j'entendis dans mon dos :
Oh moi, tu sais, ce qu'j'en pense.
Et je sortis, claquant puérilement la porte.
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Le "Chemin Bleu" était un café à un quart d'heure de chez moi, je mis onze minutes pour y arriver. Mélios était là, seul devant un livre ouvert et retourné. Je pris un carton de bière, l'insérai dans le livre que je venais de retourner, et refermai ce dernier en disant :
J'ai horreur des couvertures pliées.
Moi, ça m'est égal... Ca m'était égal. Bonsoir.
Ca y est, il joue le grand jeu. pensais-je. Bonsoir.
Léger blanc.
Il me dit, tout en rangeant son livre dans son sac :
Je t'offre le premier.
Et rajouta après avoir déplacé son verre de moins d'un demi-centimètre :
Saint-Idesbald Triple.
Même chose.
On entendit alors dans tout le café :
Une Saint-Idesbald Triple tempérée, une.
"phrase" criée par le serveur qui avait croisé les yeux de Mélios et vu le rapide mouvement de sa main gauche montrant son verre.
Recevant celui-ci, je jouai directement cartes sur table et lui dit :
Pourquoi m'avoir téléphoné, et pourquoi après si longtemps.
Je pensais d'abord te revoir au T.P., jusqu'à ce qu'on m'ait dit que tu avais changé de faculté. J'ai mis alors quinze jours à trouver quelqu'un qui avait ton numéro de téléphone, et un jour à te téléphoner.
En fait, je l'appris plus tard, il avait mit quinze jours à trouver quelqu'un dont il était certain qu'il ait mon numéro.
Il rajouta :
Ca, c'est pour la durée, le premier pourquoi, c'est ce que j'appelle un investissement. Nous n'avons plus de lieu commun, et je voulais te revoir. Il me fallait donc attendre une rencontre hasardeuse, qui d'après mon expérience n'arrive que rarement, ou agir. J'ai agi. Te voir et non pas te regarder. Te parler et non pas te draguer. Te ceci et non pas te cela. C'est les seules choses qui m'intéressent. Ma nénette n'apprécie pas fort ce genre de rencontre, mais il faut avouer que pour elle, t'es plus une rivale, bien que potentielle, qu'autres choses. Mais jusqu'à présent les deux autres que je fréquente de cette manière ne sont restées que potentielles. Alors... Si tu y vois autre chose, grand bien t'en fasse.
N'y voyant rien d'autre, la conversation repris un chemin moins personnel, plus général.
On parla entre autres de Tangis, être réservé que personne ne connaissait réellement. Entre différents boulots, il avait atterri assistant à l'Unif. C'est là que Mélios l'avait rencontré pour la première fois. A une session de Noël, le prof débordé avait laissé Tangis interroger, et toujours dans la série des "petits effets" à la Tangis, il avait dit à Mélios :
Posez-vous une question ?
Mélios, d'abord paralysé, lui répondit lentement :
Je ne sais pas.
Et sortit
Cote d'exclusion, Mélios arrêta sa session. Ce fut à cause de ça qu'il doubla une année. Il revit bien Tangis plus tard, et parvint, difficilement, à lui expliquer son attitude; mais il était trop tard pour sauver son année.
Je trouvais alors que Tangis n'était qu'un con, toujours à faire ses "petits effets" qui ne faisait rire que lui. Mais d'après Mélios, Tangis était comme ça, il ne provoquait rien, c'était naturel chez lui.
Allez savoir.
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Le lendemain, je me suis naturellement rappelé cette soirée et je me revis malpensant :
Ca y est, il joue le grand jeu.
Non, rien ne commençait, simplement sa vie continuait, vie faite de petites concessions, indispensable remplacement aux questions qu'il ne posait pas. Je n'ai jamais su comment il se débrouillait avec son amie chez qui il passait la plus part de son temps. Avec moi, il n'y avait pas de problèmes, on se voyait à peu près 1,315 fois par mois. On discutait sans poser de questions, ni à l'un ni à l'autre, ni à soi. Car j'avais pris le pli quand je me trouvais avec lui. Cela permettait d'avoir des soirées très agréables.
Cela le permet d'ailleurs toujours.