Raser une deuxième fois.

RASER : Abattre à ras de terre.

Et donc, ils avaient tout raser, ou presque. "Ils", c'étaient nos ancêtres, ceux qui connaissaient les secrets de la technologie, ceux qui connaissaient les secrets de la nature; ceux qui, grâce à ces secrets, parvinrent à simuler un deuxième soleil, comme si un ne suffisait pas. Mais ce deuxième soleil n'était pas là pour les éclairer ou les chauffer, il était là pour les détruire; "les", c'était les éléments de l'humanité; considérant ceux qui n'en faisaient pas partie, comme négligeable. Ce deuxième soleil n'était pas un, mais plusieurs, ce deuxième soleil n'était en fait composé que de petites bombes thermo-nucléaires; petites, mais de qualités et en masses. Nous étions depuis lors, d'après certains écrits, retournés au moyen-âge. Moi, j'étais depuis toujours, succédant à mon père, continuant un cycle, fossoyeur.

Le cimetière était donc vieux de plusieurs générations. Il avait été créé par un de mes aïeuls, juste après cette troisième guerre mondiale, La Grande Catastrophe tel que l'avaient appelés les survivants. Les fosses communes n'existaient plus, sur décision des vivants. Chaque individu avait droit à son petit carré de terre, sans doute pour nous rappeler notre sort. Ce cimetière s'étendait donc sur des kilomètres carrés, il s'étendait à perte de vue, contournant des montagnes, frôlant des rivières, se perdant dans l'innombrable; le nombre de tombe était trop élevé pour notre imagination. Je ne faisais qu'en rajouter.

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Mon autre occupation était la lecture, et par conséquent, la fouille. Je fouillais les décombres de leurs anciennes villes, lieux privilégiés, pour augmenter la taille de ma bibliothèque, taille bien négligeable à celle de mon cimetière. Sur cent livres trouvés, je n'en ramenais qu'un; sur cent livres ramenés, je n'en classais qu'un; sur cent livres classés, je n'en survolais qu'un; sur cent livres survolés, je n'en lisais qu'un. Le dernier livre, recueil d'anecdotes plus ou moins incompréhensible, me laissa songeur. On y parlait de deux hommes, sans doute en existait-il plus, capables de lire les tombes; non pas de lire les épitaphes, ni même de les interpréter; mais d'apprendre par la lecture de la tombe, ce qu'avait été la personne, de ce qu'elle avait vécu, de ce qu'elle avait aimé, de ce qu'elle avait perdu, de ce qu'elle avait..., de...

Chaque tombe avait ses caractéristiques, toutes les plantes qui y poussaient, l'odeur qui s'en dégageait, les cris des animaux entendus au loin, les paroles mi-entendues des visiteurs, les mottes de terres qui s'affaissaient, et d'autres détails encore; tous ces éléments normaux étaient amplifiés ou atténués autour de la tombe par celle-ci et en fonction de l'histoire de l'enterré. Tous ces petits détails, véritable langage, reflétaient ce qu'avait vécu les morts de leurs vivants.

Mais personne n'était là pour m'apprendre à lire les tombes comme, quand j'étais enfant, mon père m'avait appris à les creuser. J'ai donc du tout apprendre moi-même. J'ai commencé par celle de mon père, car je connaissais une partie de sa vie, une bien maigre partie, m'apercevais-je. J'appris qui avait été ma mère, autre que les femmes qui défilaient quand j'étais gosse, où elle était enterrée. Je la lu aussi, sa tombe. J'appris entre autres ce qu'elle espérait de son ventre rond. Je continuai par mes amis décédés, j'appris avec malaise ce qu'il pensait de moi, de bien ou de mal. Mais tout cela était indispensable à ma nouvelle Ecole.

Je mis dix ans à être capable de lire toutes les tombes, et à me sentir prêt à remonter le temps, à retourner aux premiers morts enterrés par mon plus vieil aïeul, celui qui avait survécu à La Grande Catastrophe et commencé à enterrer individuellement tous les morts de cette dernière. Et j'ai lu ce qu'avait été ce monde, et pourquoi il en était arrivé là. Mais si cette leçon d'horreur était nécessaire pour comprendre, pour sentir ce qu'avait été celui-ci; pour ne pas comprendre mais sentir au plus profond de mon être l'inutilité de revivre cette époque, j'y ai lu aussi toutes les techniques pour arriver à ce monde; monde comme je l'ai senti, dont je ne désirais nullement le retour.

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Je ne suis donc plus fossoyeur, mais abîmeur. C'est à dire que je n'enterre plus, mais que j'envoie les morts dans les abîmes marines, suffisamment loin pour ne plus être lus. Avant ça, j'ai mis le feu à toutes les broussailles-phrases de mon cimetière, pour gommer, en parties déjà, ce que les morts voulaient dire, voulaient crier au-delà de leur temps.

J'apprends donc à mon fils, non plus à enterrer les morts, mais à raser ce cimetière, non plus à sauver l'histoire de l'humanité, mais à la détruire.

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