Rencontre singulière.

Il sortait de son boulot vers cinq heure, cela était presque de mise en cette décennie. L'heure de sortie officielle était un quart d'heure plus tôt, mais lui repartait toujours après les autres, arrivant en effet un quart d'heure en retard. C'était systématique, ses supérieurs avaient bien essayé de le synchroniser mais il refusait, quitte à aller jusqu'à perdre son boulot ce qui, vu sa presque indispensable présence, était peu probable.

Sortir à cinq heure le distinguait des autres mais ce n'est pas cela qu'il recherchait, sortir à cinq heure lui permettait d'être hors de la foule, hors de cette fourmilière dont il avait le malheur de faire partie.

Enfermé toute la journée dans son bureau, il avait peu de contact avec le reste de la firme. Il recevait des téléfax dont le contenu proposait tel ou tel changement dans ce qu'on appelait modestement le produit du jour, et qui était un des derniers journaux imprimés et le dernier de cette ville.

Chaque remarque devenait élément dans différents ensembles, l'intersection et l'union de ces ensembles lui permettaient de tirer le fil conducteur que le journal devait suivre. Lui seul était capable de ces opérations, il avait bien expliqué son système à différentes personnes, mais si toutes pouvaient l'employer, aucune ne savait modifier valablement les paramètres des choix des ensembles à intersectionner ou à unioner.

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La première anomalie il ne l'a jamais remarquée, personne ne l'a jamais remarquée. Un jour d'un mois de Mai, il est resté dans son lit, préférant ce confort aux joies pénibles de son boulot. Le lendemain, arrivant comme toujours un quart d'heure en retard, il fut étonné du faible nombre de téléfax, vu le jour de retard. Pendant toute la journée, il attendit mi-anxieux, mi-curieux, la visite de son supérieur qui lui demanderait des explications. Mais personne ne le dérangea, de même que les jours qui suivirent. Il se dit que, vu son indispensable présence, il avait décidé d'enlever le presque, le grand patron avait passé l'éponge sur son absence; ce qui d'après lui se confirma avec, en fin de mois, une feuille de paye normale.

La deuxième anomalie fut sa présence au Vercors, café-restaurant, où une de ses amies l'ayant vu à l'intérieur y entra et y passa une bonne partie de l'après-midi en sa présence, y discutant de tout et rien, du passé, du futur, et d'autres choses dont la liste serait bien trop longue à énoncer ici. Hors, trois jours plus tard, elle le revit, elle le revit à une soirée chez un ami commun et lui rappela cette dernière entrevue. Il osa alors prétendre, et à raison, ne pas avoir remis les pieds dans ce caftard depuis au moins trois semaines; de plus, l'après-midi il travaillait au journal. A force d'analyser les discussions du Vercors, il la persuada que c'était quelqu'un d'autre qui avait été au Vercors; que cet homme, grâce à un charisme hors de commun, était parvenu à tenir une conversation vraisemblable pour pouvoir se faire passer pour quelqu'un d'autre.

Mais trois jours plus tard, les anomalies augmentèrent, ses connaissances le voyaient de plus en plus à des endroits où il n'était pas. Ceux-ci le prirent de plus en plus pour fou, amnésique, bluffeur ou, les plus mystiques risquèrent de dire, doué du don d'ubiquité.

Même François, frère spirituel d'une amie qu'il avait connue, l'avait vu, avait parlé avec l'"autre" tel que son entourage l'appelait. Mais lui prenait l'affaire au sérieux et un midi, alors qu'il avait vu l'"autre" au restaurant 'Comme un frère', il téléphona au bureau de l'"originel" qui était là, et qui arriva en courant mais trop tard, François n'avait pu retenir l'"autre".

Cette situation dura plusieurs mois. Pour ses amis, c'était l'énigme, pour ses connaissances, il décida de jouer l'amnésique pour plus de tranquillité. Il comprit qu'il avait comme un frère dans la ville.

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On dit qu'ils se rencontrèrent derrière les barricades, lors d'une guerre civile opposant divers groupements politiques et sociaux. On dit qu'une grenade tomba près d'eux, on dit qu'ils se virent et fusionnèrent en mourant dans l'explosion.

Mais ces "On dit" n'expliquent rien, ils ne font pas une histoire, ils sont juste bons à faire un roman. Ils n'expliquent pas que cet homme n'aurait jamais pu se rencontrer, car pour cela il faut être deux, une rencontre avec soi-même, une rencontre seul, une rencontre non pas à plusieurs, non pas au pluriel mais au singulier, une rencontre singulière ne pouvait être.

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