Du rouge ou du rosé ?

Elle m'avait donc eux,

elle avait osé poser une question qui me mettait dans une situation délicate, dans une situation inconnue. Qu'importe ce que je réponde, je le savais rien qu'à avoir entendu le "Du". Le reste n'était que pur forme. Cette question, par son simple énoncé me prenait au piège, un piège dont je ne pouvais sortir. Le choix qu'elle me laissait n'en était pas un, ce n'était même pas un choix impossible, c'était un faux choix, c'était un choix piégé.

Quand on se dit :

Je rentre ou je sors,

qu'on ne sait où se trouve le piège, qu'il est peut-être à l'intérieur ou à l'extérieur, on se dit qu'il y a une chance de s'échapper, une chance en notre faveur. Mais là, étant piège, le choix était faux, j'étais pris.

Peut-être le temps, me dis-je;

peut-être que le facteur temps qui, souvent on l'oublie, travaille; travaille plus qu'on ne le croit,

peut-être que le facteur temps, étant facteur, nous apporte une lettre, faite d'un assemblage de lettres, qui nous donne la solution. Mais pour l'instant, je m'imaginais plutôt dans une voiture, rouge ou rosée ?, lancée plein tube, sur des routes de montagnes, sans frein ni direction; et moi dans cette voiture essayant de me raccrocher désespérément au volant, pour croire que j'avais encore une chance. Mais le volant, je ne pouvais le toucher !, j'étais coté passager (Driver side ?).

Elle,

elle était tranquille, les cheveux au vent, s'amusant du bruit des roues sur les bordures et de cette odeur de caoutchouc brûlé.

Moi,

j'avais chaud à cette terrasse, attendant de quoi boire et donc de mon bon vouloir; le soleil dans ces régions du Sud ne m'aidait en rien. Quand soudain, après un tournant, je vis une ligne droite. Courte il est vrai mais suffisante; je respirais, et me dit :

Vas-y.

Du rouge ou du rosé ?,

l'entendais-je encore, facile. Je me rassis bien à l'aise, croisai mes jambes, étendis mon bras sur le siège, jetai un coup d'oeil sur la fin de cette ligne droite; fin de ligne qui ne faisait que se rapprocher mais je me permettais de la regarder tranquillement; j'étais maître de la situation et je dis :

Oui !

Ce qui s'est passé après, est un peu un autre moment pour moi, comme si des années s'étaient écoulées entre ce "Oui !" et les pensées qui vont suivre.

J'ai cru un moment que j'avais gagné, je croyais voir cela à un léger mouvement presque imperceptible de son sourcil gauche, je croyais avoir fait éclater ce piège qui, pensais-je à l'instant, n'en était en fait pas un; je me voyais cavalcadant sur la plage à son coté, sur de noires juments alezanes, si bien décrite par Grand. Plage sans aucun virage, sans aucune surprise, plage sans piège, où le bonheur ne pouvait que durer; il tourna pourtant.

Je vis dans ses yeux l'incompréhension, se demandant comment j'avais pus croire un seul instant que ma réponse avait valeur significative. Et comme si de rien n'était, alors que nous étions toujours autour de cette table, le serveur attendant et n'écoutant que ce qui concernait son service;

et comme si de rien n'était, elle dit d'une voix tranquille, qui pour moi avait la force d'un peuple soumettant à dieu la question de l'injustice;

elle dit :

Du rouge ou du rosé ?

J'étais perdu à jamais, je me voyais fuir dans le désert; avec elle, ayant l'air d'une maman qui ne me voulait que du bien, me suivre, me poursuivre, mais surtout me répéter :

Du rouge ou du rosé ?, Du rouge ou du rosé ?, Du rouge ou du rosé ?, Du rouge ou .....

Vidé de moi-même, je ne pus que me répéter, lamentablement, et lui murmurer, sur un ton d'excuse :

Oui !

Et elle, victorieuse, un rayon de soleil faisant briller un mèche rebelle,

elle dit tranquillement au serveur :

Un demi de rosé, s'il vous plaît.

Et elle, de rajouter sans aucune haine j'en conviens, mais innocente de ce qu'elle m'avait infligé;

elle me dit encore, comme pour me rassurer, mais savait-elle le désarroi dans lequel elle me mettait, savait-elle que pour moi cette dernière phrase rendait absurde ce combat de titan que j'avais mené et perdu;

elle dit :

De toute façon, je n'aime pas le rouge.

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