C'est ce que titrerent les journaux, tout au long de ce que certains appelèrent sa croisade. "Et tout d'un coup, il s'est levé", c'est ce que dirent ses collègues de bureau, quand ils se souviennent du premier acte de la pièce qui ébranla le monde.
Et tout d'un coup, il s'est levé et a dit :
Maintenant ça suffit, il faut faire quelque chose,
et devant les visages ahuris de ses collègues, il laissa son bureau tel quel, prit son manteau et s'en alla sans dire un mot. Ils le regardèrent en le prenant pour fou, firent quelques commentaires se disant qu'il allait se faire virer, se rassirent et reprirent leur boulot.
Lui, il fit un petit crochet, par rapport à la direction qu'il avait choisie, pour passer chez lui et y prendre un sac dans lequel il mit quelques affaires, se changea pour s'habiller en marcheur, il prit aussi son carnet de chèques, sa carte de paiement électronique, et fit un adieu à son chat en lui laissant la fenêtre ouverte. Un dernier regard en arrière, et il partit sur les chemins goudronnés ou en terre, toujours droit devant lui en faisant une moyenne de dix kilomètres par jour.
On ne le retrouva que deux semaines plus tard, il fallu en effet rassembler le témoignage de plusieurs personnes pour savoir que le marcheur solitaire et le disparu volontaire n'était qu'une seule et même personne. Les médias prirent l'affaire en mains en s'apercevant qu'ils avaient reçu une lettre dont le simple contenu était :
Je marcherai jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose,
lettre évidemment anonyme qui avait été directement archivée mais, une fois l'envoyeur connu, tout aussi rapidement ressortie.
L'enquête sur sa jeunesse ne donna rien. C'était un homme d'une trentaine d'année, à la vie normale; primaire, secondaire, études supérieures; boulot dans une firme sans problème; célibataire, mais ayant eu une relation pendant plus de quatre ans; tous ces éléments n'étaient que quelconques. Un chat qu'il avait laissé, écrivant au voisin de bien vouloir le nourrir mais rapidement le chat avait suivi son compagnon et se nourrissait tantôt chez lui, tantôt dans la nature. Homme sans ambition, il était quand même chef d'une équipe d'une vingtaine d'ouvriers, qui le trouvaient relativement juste. Cette flopée de renseignement le décrivait donc comme un homme plus ou moins quelconque dont personne ne s'expliquait cette crise.
Les questions qu'on lui posa, n'apportèrent rien de plus, il se taisait totalement sur les raisons de son acte. Il disait simplement qu'il marchait tout droit à raison d'une dizaine de kilomètres par jour et que le contenu de sa lettre était assez explicite. Pour le reste, il parlait volontiers des chemins qu'il prenait, des légers détours qu'il regrettait, de ce qu'il avait ou allait manger, de son chat qu'il revoyait régulièrement.
Si au début, il couchait à la belle étoile, après sa médiatisation, on lui proposait toujours une chambre et un souper parfois par altruisme, parfois pour avoir sans succès plus de renseignement, parfois pour être une personne qui hébergea le Marcheur Solitaire, parfois pour ..., parfois ...
La première personne qui se posa la question :
Mais jusqu'où marchera-t-il,
se retrouva devant la seule réponse triviale,
Jusqu'à la mer.
Et après ? Un léger calcul montra qu'il en avait pour presque deux ans s'il continuait ainsi. Il pouvait toujours obliquer, ou se retourner pour prolonger, mais jusqu'à présent, il gardait approximativement la direction d'une droite.
Le premier changement, fut une personne qui au lieu de simplement le suivre, fit comme lui. Il ne parlèrent pas d'où ils iraient mais volontiers des chemins qu'ils prenaient, des légers détours qu'ils regrettaient, de ce qu'ils avaient ou allaient manger, du chat qu'ils revoyaient régulièrement.
Et à partir de ce moment là, les gens affluèrent, encore et encore.
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Au début, j'ai été méfiant, je croyais en un énorme coup de pub qui allait se déclencher, mais les jours passant, j'ai vu cet homme marcher sous le regard des caméras et ne le voyant pas réellement, je me suis déplacé jusque là pour vivre la réalité. Ils étaient déjà plusieurs milliers, alors que quelques jours avant, au moment où j'avais décidé de partir ils n'étaient qu'une cinquantaine.
L'aller, je l'ai fait en train, moyen le plus rapide et le moins cher; le retour, je l'ai fait en auto-stop, la relative lenteur et gratuité me rapprochait des marcheurs.
Déjà je me voyais les rejoindre, qu'Il me reconnaisse en tant que disciple, et qu'avec nos frères nous continuions cette croisade, lui devant et nous, ses disciples, réparti dans la masse pour conduire à bien le nouveau Peuple. Mais ce n'était que des rêves. Ma modestie revint et prenant une carte du monde, j'y traçais comme bien des gens l'avait fait, la droite la plus probable. La croisade était à 300 kilomètres de moi, la distance la plus courte au Chemin était de 283 kilomètres. Je traçais la médiatrice de moi à la croisade, et l'intersection entre celle-ci et le Chemin me donna le point de jonction, point où dans quarante-cinq jours, je rejoindrai la croisade. Je me ferai ma petite croisade. En fait, je n'étais évidemment pas le seul à faire sa petite croisade. Bien des gens s'étaient déjà mis en marche, ayant fait ou non le même genre de calcul. Pendant ces quarante-cinq jours, ma personne s'intégra à un couple, le trio ainsi formé assimila un isolé. Alors que nous nous considérions comme groupe, nos fûmes rejoint par un autre, d'une dizaine de personne et cela continua comme cela jusqu'au jour où nous vîmes sur un flanc de montagne, semblable à une colonne de fourmis, la Nouvelle Croisade.
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Le Marcheur Solitaire fit sourire les autorités, certains, surs de leur puissance voulurent le faire enfermer; dans un asile mais ils se retrouvèrent rapidement minoritaire, d'autres prirent ça au sérieux mais pas dans le bon sens, ils s'interrogèrent sur le "pourquoi" alors que c'était trop tard et qu'il fallait s'interroger sur le "que faire", mais même s'ils avaient trouvé, la solution était à leur niveau, hors d'atteinte.
L'homme était partit seul mais au fur et à mesure, il fut rejoint par des dizaines, centaines, milliers de personne. Les dizaines de kilomètres convenait à tout le monde, du moins au début, car quand des enfants en bas âge et des vieillards vinrent agrandir la croisade, ces dix kilomètres devinrent trop long. Mais comme le rythme ne pouvait être cassé, des poussettes et des chariots furent achetés ou en général donnés pour pouvoir continuer normalement.
Si au début, le Marcheur Solitaire était accueilli les bras ouverts par les habitants, les portes se refermèrent de plus en plus au fur et à mesure de la formation de la croisade. Bien que certains laissaient leur maison entière ouverte, car ils venaient rejoindre la Croisade. Les magasins, au début, montèrent leurs prix, mais rapidement tous les marchands ambulants vinrent rejoindre la croisade, mais uniquement aux points de vue géographiques et non spirituels.
La colonne de marcheurs s'étendait sur plusieurs dizaines de kilomètres. L'armée de chaque pays traversé était à chaque fois réquisitionnée pour maintenir l'ordre, ce qu'elle n'avait pas à faire.
Des morts, il y en avait continuellement, mais c'était négligeable par rapport à la masse en mouvement. Différents organismes avaient été mis en place pour essayer de gérer la colonne qui, excepté la ligne droite et ces dix kilomètres par jours, n'en faisait qu'à sa tête. Les blessés, une fois guéris, sortaient de l'hôpital et rejoignaient en général à pied la colonne. Les coeurs et les pneumonies en étaient en grande partie responsable. Le premier hiver, assez doux, fit plusieurs milliers de morts, mais le trou laissé par eux fut vite comblé par de nouveaux arrivants.
Le seul drame éclata lorsque les autorités d'un pays prirent peur, peur de ce million d'étrangers qui aurait peut-être l'idée un jour de s'arrêter et peut-être dans leur pays. Le couvre-feu fut décrété et les frontières fermées dix jours avant l'arrivée de la colonne. La moitié de l'armée fut déplacée à l'intersection du Chemin et de la frontière. Une délégation fut envoyée à la tête de la colonne pour discuter avec les premiers arrivants. Mais ceux-ci ne parlèrent pas d'où ils iront, mais volontiers des chemins qu'ils prenaient, des légers détours qu'ils regrettaient, de ce qu'ils avaient ou allaient manger, du chat qu'ils revoyaient régulièrement. Cette délégation n'apprit donc rien et son interdiction d'entrer dans le pays resta lettre morte.
Et quand la colonne traversa la frontière, l'armée tira. D'abord en l'air, puis sur la foule. Les premières balles furent en plastiques, les suivantes classiques. Les avions décolèrent alors. Une heure plus tard, ou quelques centaines de milliers de morts après, le cessez-l'feu attendu par tous vint d'en haut, du moins ce qu'il en restait. L'ONU et le pays voisins venaient par les armes arrêter ce génocides.
Le deuxième hiver se passa sans accident majeur, la croix rouge ayant l'expérience pour s'organiser en conséquence.
Ce fut sous la pluie et le soleil que le nouveau Peuple arriva à l'Océan, ce peuple qui ne parlait d'où il ira mais volontiers des chemins qu'il prenait, des légers détours qu'il regrettait, de ce qu'il avait ou allait manger, du chat qu'ils revoyait régulièrement; ce peuple arrivait à la fin de son voyage. Le marcheur Solitaire qui avait garder ce nom malgré les millions de personnes qui l'entouraient, se retrouva devant la colonne; car durant tout ce périple, il s'était retrouvé à tous les endroits de celle-ci. Il fut le premier à mettre un pied dans l'eau, il y mit le deuxième, se retourna une dernière fois comme s'il pensait :
N'ai je pas oublié de fermer le gaz,
et puis comme cela n'avait pas d'importance, il regarda l'océan et avança. La colonne qui s'était regroupée sur les flancs de la vallée, se remit en marche et suivit le Marcheur Solitaire.
Quand le dernier des marcheurs se perdit dans l'océan, on vit un chat se retourner, et semble-t-il, revenir d'où il était parti.
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Et la fille dit à sa mère qui venait de lui expliquer les actualités :
Et alors ? qu'est ce qui s'est passé ?
Et la mère en pleurant répondit :
Rien.
P.S. : Trouvé en 2006