Le vase.

Il roulait, ce n'était pourtant pas dans ses habitudes de rouler. Il préférerait de loin la marche ou le tram. Mais ce jour, il était pressé. Il se devait de se dépêcher, car sa femme accouchait à l'autre bout de la ville. Sa femme accouchait à Brugmann, elle accouchait d'un prématuré, car à sept mois, qu'est ce que ça pouvait être d'autre, une prématurée peut-être. Mais c'était alors faire fi des échographies antérieures.

Il devait faire vite, car sa femme ou son fils ne savait pas attendre. Et, mais il ne le savait pas encore; et, mais ils ne le savaient pas encore; et, plutôt mais, mais ce n'est pas ça qui allait être la goutte qui allait faire déborder le vase; non, des gouttes ils en tombaient tous les jours, parfois plus, parfois moins. Elles ne faisaient pas d'effet car il n'y avait pas de vase à remplir, ni à faire déborder. Le vase d'ailleurs, n'apparaît que quand il est trop tard, que quand il déborde. C'est à ce moment qu'on comprend que le vase était là depuis bien longtemps. Certains croient même qu'il était toujours là. C'est faux. C'est confondre les gouttes, avec le vase, le vase qui apparaît d'un coup. Le jour d'un accouchement prématuré par exemple.

Il roulait, au sens général du terme, du style, il roulait à travers la ville, car en vérité, il s'arrêtait à travers la ville, bloqué par les feux et par les innombrables bouchons de cette ville. C'est pourquoi, il aimait marcher ou prendre le tram, car les trams étaient enfin prioritaires. Ils l'étaient devenus par la force. Ils forçaient le passage en percutant légèrement les voitures. Et que peut faire la fine tôle d'une voiture, face, ou plutôt de côté, à un tram ?

Aujourd'hui, il était content de prendre sa voiture, paradoxalement, la lenteur de la traversée lui plaisait. pourquoi se presser ? Sa femme était entourée de médecins et d'infirmières, (masculin, féminin ?). Il savait que se presser n'était pour lui que synonyme de mal-être.

*

*     *

A deux ans, l'enfant était toujours pressé. C'était des gouttes non négligeables qui remplissaient ce vase. La mère faillit mourir à l'accouchement, était-ce une réalité ou un désir qui l'avait marqué pendant sa longue traversée de Bruxelles. Il ne sait plus. Mais ça n'a pas d'importance. Il passait son temps à tuer en imagination son entourage. Sa femme à l'accouchement, son fils servant de balle magique à une infirmière devenue folle, son collègue glissant sur une peau de banane, le roi grâce à un revolver trouvé dans un stock de guerre enfoui dans son jardin, le boucher obligé de manger sa caisse enregistreuse, et ainsi de suite. Sans doute que chaque goutte, correspondait à un mort dans son imagination.

Sa femme participait aussi au remplissage du vase. Par ses allées et venues continuelles entre la cuisine, la salle à manger, la chambre, la chambre du petit, la toilette, la porte d'entrée; par ses allées et venues, elle stressait son mari qui n'attendait qu'une chose, que le monde change, quitte à faire tourner la terre dans l'autre sens. Et cela allait changer, le destin voyait ce vase se remplir, il en avait des millions ou des milliards qui se remplissaient continuellement sur ses étagères. Et il voyait continuellement des vases déborder. Il prenait autant de plaisir à voir les vases se remplir, qu'à les voir déborder. Il perdait souvent de vue un vase à ras-bord pour en regarder un autre à moitié vide, ou à moitié plein, c'est selon. Une des grandes questions que se posait le destin, c'était celui des vases. Une fois qu'ils avaient débordé, quelle était le futur de ces vases ?

Il ne roulait plus, depuis bientôt un an, il ne roulait plus. Il avait brûlé, symboliquement, son permis de conduire; symboliquement, car ce n'était qu'un bout de papier et qu'il pouvait facilement en faire réimprimer un autre. Quand au tram, il ne le prenait plus depuis presque six mois, il faisait tout à pied.

Il fuyait par sa lenteur, sa femme et son gosse. Ce n'était plus leur gosse, mais son gosse, celui de sa femme. S'il fallait faire des courses, il arrivait à peine au bout des premiers rayons, rayons remplis de livres, alors que sa femme avait fini les courses. Il prenait son temps, comme tout le monde, comme elle aussi, leurs temps étaient simplement de plus en plus différents.

Le vase déborda le jour des trois ans de son enfant. Lui, il en avait trente, elle, vingt-sept. C'est là, qu'il comprit qu'il ne pourrait jamais les rattraper, là qu'il comprit qu'à deux, ils remplissaient trop vite ce vase qu'il apercevait enfin. Il mit ça sur la somme des âges, dorénavant supérieur au sien. Ce n'était nullement cela la goutte. C'était autre chose, mais elle était déjà perdue dans le débordement.

Car malgré qu'il déborde, le vase ne se brise pas, il garde quelque chose en lui. La triade était brisée, à tout jamais; mais le vase ? Le vase est plein, et chaque goutte qui y tombe, s'y noie pour resurgir le long de la paroi, coulant hors du vase.

*

*     *

Je l'ai revu, je le revois même régulièrement. Il se prend pour le vase, il se promène sous la pluie, les gouttes se perdant dans ses cheveux pour couler le long de sa tête.

C'est donc ça le futur des vases. Prendre le corps de leur victime, comme un extra-terrestre, comme un démon ou comme un parasite psychique vole le corps d'un humain. C'est donc ça le destin de l'humain, devenir un vase qui déborde à tous jamais.

Un jour, parmi les gouttes le long de son visage, j'en ai vues des salées, j'ai vu qu'il pleurait, comme si le vase se fêlait et se vidait enfin totalement.

Alors, j'ai pleuré aussi. D'avance je vidais ce vase que je ne connaissais pas encore, d'avance je voulais briser ce vase que je ne voulais être.

Mais on ne brise pas ces vases, on les fêle légèrement, c'est intrinsèque, on est tous des fêlés. Et j'ai donc compris que pour ne pas déborder, il me fallait pleurer, pleurer encore, pleurer toujours.

Pleurs.

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